Le vert Yves Fremion ecrit à Bertrand Delanoe pour exprimer ses interogations sur l'expulsion des artistes de la Forge de Belleville. Monsieur le Maire de Paris

J'ai bien lu la réponse à ma lettre du 22 mars concernant La Forge de Belleville. Elle appelle de ma part les remarques qui suivent :

- J'ai bien noté l'assurance que votre lettre à l'association "La Forge de Belleville" était "sans conséquence pour les occupants". L'ennui est que cette lettre dit le contraire exact, évoque un "préavis", veut "entériner la fin de la gestion du site", ordonne de "rendre les clefs donnant accès à l'ensemble des espaces dont vous avez la charge" et de "remettre les lieux entièrement débarrassés". Je voudrais savoir où les artistes seront installés si leurs ateliers leur sont confisqués. Clairement vous contraignez ces artistes à perdre leur lieu de travail et d'activité du jour au lendemain sans compensation ni proposition alternative. Les artistes de La Forge ne s'y sont pas trompés et ont bien compris qu'ils étaient expulsés par la Mairie de Paris, et l'ont fait savoir alors que tous les engagements pris, tant par Bertrand Delanoë que par Christophe Girard, vont en sens inverse : ne jamais expulser des artistes, mais s'ils doivent quitter un lieu ce ne peut être qu'après relogement, comme cela a été négocié dans quelques affaires de squatts. Madame Régine Hatchondo, au nom de Bertrand Delanoë, s'était naguère engagée clairement auprès de La Forge sur le fait que les "artistes historiques du site garderaient bien toute leur place". Je vois mal comment tenir cette promesse alors que les ateliers Est tous occupés doivent être rendus ainsi que les 8 qui constituent la partie "usine".

- Certes votre décision fait suite à un vote du Conseil de Paris, mais la question se pose désormais des conditions dans lesquelles il a été obtenu, plusieurs élus m'ayant marqué leur surprise de voir leur décision entraîner l'expulsion des artistes résidents. Je ne suis pas sûr de l'adéquation entre ce vote et la lettre reçue par les artistes.

- Il est clair que l'"attribution" par vos services de ce lieu à l'association TRACES a été réalisée, selon vos dires, par un "marché de prestations d'animations culturelles". Depuis quand l'attribution d'ateliers d'artistes passe-t-il par un "marché" ? Comment la "prestation d'animation culturelles" pourrait-elle se passer dans des lieux dévolus à la création artistique, qui n'est en aucun cas de l'"animation culturelle" ? Votre décision est donc clairement de supprimer dans Paris une vingtaine d'ateliers de création, alors qu'il en manque plusieurs milliers et la mairie n'en construit aucun ? Beau bilan pour une direction des affaires culturelles !

- Quelle que soit la séduction des prestations proposées par TRACES, elles n'ont en aucun cas à se substituer à la véritable vocation de La Forge qui, depuis près de 20 ans, est toute autre : un atelier d'artiste est le lieu où l'artiste travaille et réalise ses ouvres. Rien d'autre. Ce n'est pas une crèche, ni un centre socio-culturel, ni un lieu ouvert au public en permanence, ni un foyer, ni le lieu de réaliser les actions municipales ; c'est un lieu de travail. La Forge n'est pas le 104. Je vous rappelle de surcroît que l'"animation culturelle" est un métier parfaitement cadré, qui n'a strictement rien à voir avec le métier de plasticien. Il peut arriver que des artistes puissent participer à des animations, mais cela se fait sur compétence, sur projet et sur budget, à l'initiative du demandeur. On attribue un atelier à un artiste pour qu'il fasse son travail, pas une autre activité. En aucun cas l'attribution (ou la désattribution) d'un atelier ne saurait être conditionnée à une activité annexe, ce serait un pur chantage. Enfin, j'attire votre attention sur le fait qu'un tel bénévolat tombe sous le coup de la distorsion de concurrence dont seraient victimes les professionnels de l'animation, qui pourraient attaquer la Mairie sur cet point.

- J'ai étudié le projet de TRACES choisi par vous et celui, concurrent, des artistes occupants que vous avez rejeté. Votre choix ne s'est en aucun cas déterminé sur des critères artistiques, seuls pertinents dans cette affaire, et que vous avez limités à 25 %. La mairie a simplement voulu privilégier "les autres critères", soit le socio-culturel à peu de frais.

- Je suis indigné de l'allégation implicite de votre phrase "La ville a simplement souhaité une ouverture plus grande au bénéfice direct de la population et notamment des habitants du quartier". Elle sous-entend que cela n'était pas réalisé auparavant. On comprend mal en ce cas pourquoi tout le quartier (commerçant, artisans, artistes et particuliers) a affiché à ses fenêtres l'avis du refus d'expulsion proposé par eux ces derniers jours, puis s'est pressé en masse au concert de soutien, montrant ainsi la popularité de cette association et l'attachement que le quartier lui porte. Voisin de la Forge depuis longtemps, j'ai participé à la plupart de leurs animations, portes ouvertes, expositions, vernissages, accueils, conférences, spectacles, concerts. Chaque fois que j'y passe, je visite les ateliers ouverts et regarde le travail de ces artistes, et je possède sur mes murs des ouvres de plusieurs d'entre eux. Ils ont organisé des ateliers pour enfants dès 1993, que le chargé de mission désigné par vous a tenté d'arrêter, sous prétexte d'une mise aux normes nécessaire, dont vous ne faites plus mention pour les animations prévues par TRACES. Etrange. Ce qu'annonce TRACES dans son projet n'est qu'un copié-collé de ce que La Forge a réalisé pendant 17 ans, sans que nul ne s'en soucie côté municipal. Les artistes dans ce pays n'attendent pas les ordres ni les autorisations des politiques pour agir, heureusement pour les citoyens. Votre phrase est simplement injurieuse pour ces gens, qu'aucun élu de Paris n'est jamais venu voir avant cette affaire, jamais. Elle est d'autant plus insupportable que la Mairie entretient délibérément (je ne sais dans quel but) devant leur entrée la plus grande décharge sauvage du département : tout Paris vient y déverser ses ordures, un parking clandestin s'y est installé, des clochards y ont bâti des abris de fortune, la puanteur se sent à des centaines de mètres par temps chaud, les dealers et les rats y sont rois, la police ne s'y risque jamais. Malgré les pétitions, alertes, réclamations, prestations du quartier unanime, ni la mairie du 20° ni la mairie centrale n'ont jamais voulu intervenir depuis des années que ça dure. Je ne vois pas dans ces conditions qui aurait encore le courage de s'approcher de ce passage, donc d'aller voir ce qui se passe derrière, à la Forge. C'est pourquoi les artistes, principaux demandeurs de cette réhabilitation, ont dû renoncer à leurs animations, tant le voisinage est repoussant. Si cette porcherie municipale a été entretenue si longtemps c'est manifestement avec un but, peut-être le connaissez-vous ; l'élu parisien que je suis aimerait bien le connaître.

- Vous arguez avoir tenté de parvenir à un accord sur ce point avec La Forge depuis 4 ans. Il est étrange en ce cas que vous n'ayez jamais voulu signer pour ce faire une convention écrite, alors qu'ils n'ont cessé de vous la demander. Bien avant de faire voter les élus, il semble que vous aviez déjà décidé que les artistes devraient partir et que vous les ayez mis délibérément dans l'embarras. Peu au fait des subtilités administratives et politiques, ils se sont laissés conduire à "l'impossibilité d'aboutir à une solution satisfaisante" (pour qui ?). La Forge a effectivement cessé, sur conseil de son avocat, de payer le loyer depuis l'attribution à une autre association. C'est la moindre des choses quand on n'a pas de convention écrite.

- Dans le dernier paragraphe de votre page 1 tout est sujet à caution. Un lieu artistique n'a pas à être l'objet d'un marché public, on n'y vend pas des yaourts ; un "intérêt social" ou le "prix" (celui de La Forge était plus bas !) n'ont rien à faire dans l'attribution d'ateliers d'artistes dont le but unique est la création artistique (alors que vous avez estimé les projets à 75 % sur du non-artistique) ; expliquez-moi comment les "artistes occupants" pourront avoir une "participation ponctuelle" dès lors qu'ils ne seront plus occupants ? ; le "public visé" est visé par qui ? Pensez-vous que les artistes n'aient pas leur public ? Que la Forge ne soit pas visitée par des collectionneurs, des amateurs d'art contemporain, des gens du quartier ? La seule "activité prévue" sur des ateliers ne saurait être autre que le travail artistique ; l'activité socio-culturelle, les travaux pour les enfants des écoles, tout cela peut et doit se faire ailleurs que dans un atelier. Belleville est couvert de "boutiques" vides, propriété de la ville de Paris et dont aucun commerçant ne veut, il est facile d'y loger les associations du type TRACES.

- Le contact que vous évoquez de la part de TRACES vis-à-vis des artistes s'est borné à une proposition valable 3 à 6 mois, ce qui a peu de chances d'être "fructueux". Je leur ai conseillé vivement de ne pas accepter une telle parodie de concertation.

- Je peux vous assurer que votre lettre du 11 mars aux artistes écrite en style d'huissier n'est apparue aux yeux de personne comme assurant le "respect des personnes". A sa lecture j'étais stupéfait qu'on puisse dans une mairie de gauche s'adresser à des artistes comme à des domestiques. Il conviendrait a minima pour être compris de mieux former vos scribes.

- J'ai rarement lu un dossier aussi ahurissant votre appel d'offre (que vous appelez un "marché"), dont vous aviez manifestement confié la rédaction à un fonctionnaire débutant n'ayant jamais mis les pieds dans un atelier ni vu un artiste de près. Outre la confusion permanente entre un ensemble d'ateliers avec un "laboratoire de recherches urbain, artistique, culturel et social" qui n'a évidemment rien à voir (encore une fois on n'est pas au 104), la suite est rédigée dans une langue de bois pseudo-sociologique incapable de camoufler le vide abyssal de réflexion. Qu'il ne faille pas dans des ateliers d'artistes "faire de l'art une finalité en soi" ou que ce lieu artistique doive être "dédié à la politique de la ville", voilà des formules destinées à passer à la postérité. Ce flou des expressions ajouté à la mégalomanie du catalogue interminable d'actions imposées aux artistes permet, par son caractère irréalisable, d'éliminer du projet tous ceux qui sont censés y participer.

Cette débâcle politico-culturelle aurait été aisément évitée si, depuis le début, la Mairie de Paris avait joué son rôle. Le chargé de mission désigné en 2002 a plus entravé l'action de La Forge qu'aidé à son développement ; les réunions prévues entre La Forge, la DPVI et la DAC se sont vite arrêtées après juin 2004 et le comité de pilotage paritaire prévu par la convention de 2002 n'a jamais été mis en place, vous voilà malvenu aujourd'hui de vouloir faire porter à un groupe d'artistes la responsabilité de la situation. Madame Hatchondo avait également, dans son courrier de décembre 2008, annoncé la tenue d'une réunion de concertation à la Maison des associations du 20° arrondissement, que vous n'avez jamais convoquée.

Enfin je veux rappeler deux éléments qui semblent vous échapper et qui, donc, n'ont sans doute pas été portés à la connaissance des maires et élus :

1°) ce lieu magnifique était promis aux bulldozers de l'équipe municipale précédente ; squatté d'abord, il a été sauvé par les artistes installés qui ont ouvré à le pérenniser. Ils ont accepté de l'abandonner à la ville en échange d'une certaine sécurité de leur lieu de travail, sécurité que vous remettez en cause. Mais sans ces artistes (dont plusieurs sont encore dans les lieux), la mairie de Paris ne possèderait pas cette ancienne forge, qui aurait été rasée.

2°) Un poète comme André Laude (célébré partout ces derniers mois), un jazzman comme Steve Lacy, ont été de leur vivant des familiers de La Forge. Des groupes aujourd'hui notoires comme La Tordue, les Veilleurs de nuit, MC Relou, Fantasio y ont joué à leurs débuts parce que les artistes que vous expulsez les ont accueillis, découverts, soutenus, encouragés. Un chanteur comme Bénabar y a débuté. Ils ont pu travailler et se développer ou montrer leur talent au quartier parce que ces artistes que vous méprisez leur ont ouvert leur porte, comme ils l'ont ouverte à TRACES (peu portée sur la gratitude) quand cette association n'a plus eu de lieu pour son activité.

Beaucoup d'entre eux se sont taillé une réputation enviable dans l'art de rue, la peinture, le copy-art, le pochoir ou la sculpture. La fête de soutien qui s'est déroulée ce week-end a montré, bien au-delà du simple quartier bellevillois, l'impact de leur travail dans la capitale. La Région Ile-de-France, qui a entamé un gros travail concernant les ateliers d'artistes, suit de près ce qui se passe à La Forge (la présence du Vice-président chargé de la Culture et des nouvelles technologies venu les soutenir aux côtés d'autres élus, le montre).

Depuis le début, la DAC a mal géré l'immense privilège qu'elle a de posséder dans son patrimoine un tel lieu de création. Elle le paie aujourd'hui par une polémique publique qui va aller grandissant. Il est urgent de reprendre à zéro cette affaire afin que chacun en sorte dans la dignité. Je n'ai pas aujourd'hui la preuve que l'expulsion des artistes de ce lieu historique soit la réelle volonté du Maire de Paris, du Maire-adjoint à la culture, de la Maire du XX° arrondissement ni des élus qui ont voté sans approfondir la décision dont vos services se targuent pour agir. A eux de le dire, et publiquement.

Le 22 avril, les artistes refuseront comme ils l'ont annoncé de "rendre les clefs" de chez eux. Je serai à leurs côtés afin d'empêcher une action indigne d'une ville admirée universellement comme capitale de tous les arts.

Avec les regrets d'avoir dû être long,

Yves Fremion
Conseiller régional d'Ile de France
Président du MOTif

Site web: La Forge Online