Rubriques On dit que c’est au Bangladesh qu’est né « le microcrédit ». L’initiative en reviendrait à Muhammad Yunus qui créa, dès 1983, la Grameen Bank pour faciliter les prêts aux familles les plus démunies. Mais c’est en Inde que ce marché « prolifère »… Les banques, les ONG, les associations caritatives, humanitaires ou tout simplement familiales, contribuent à l’essor de cette forme de financement. Tantôt, c’est un groupe de femmes qui peut bénéficier d’un emprunt à court terme pour acheter des machines à coudre et lancer une mini collection de vêtements. Tantôt, c’est une petite société de transport, nouvellement créée par des jeunes, et que parraine une association d’entreprises, pour livrer des colis. Etc.
A Tirupur, la présidente de l’ICCW (Cf. ma note du 29/03/06) nous a entretenus d’une autre forme de mutualisation financière, le « Women Self Help Group ».
Chaque semaine, des femmes décident d’épargner une petite partie de leur salaire. Elles dotent progressivement un fonds commun d’épargne. L’objectif est multiple :
- Pouvoir prêter à l’une d’elles des petites sommes pour couvrir une dépense exceptionnelle (frais de mariage, achat d’une machine à laver, etc.) sans passer par d’onéreux usuriers.
- Investir ensemble dans des petites activités génératrices de revenus : atelier de couture, de céramique, organisation de l’accueil saisonnier des touristes…
- Compléter les capacités d’emprunts bancaires de l’une d’elles, etc.
L’ICCW parraine ou organise 250 groupes d’entraide de ce type.
La démarche est très constructive. Elle a un effet positif sur le renforcement des liens sociaux dans la ville ou les quartiers. Elle suppose une démarche volontariste de chacune des femmes adhérentes, une certaine abnégation et un grand effort de solidarité.
Mais surtout, cette mutualisation financière constitue une formidable opportunité pédagogique. Elle participe de la lutte contre l’illettrisme, sert de modèle éducatif à des adultes et les initie à la gestion budgétaire, à l’économie.
P.S. : Dans l’avion qui me ramène sur Paris, je découvre dans « Le Nouvel Observateur » (30/03/06) un article assez complet sur le sujet : « Quand les pauvres intéressent les banquiers ». Patrick Fauconnier rappelle l’explosion de ces formules de financement en France même. Je découvre à l’occasion qu’il existe une « semaine du microcrédit » lancée par la pionnière française, Maria Nowak, présidente de « l’Association pour le Droit à l’Initiative économique » (Adie). Patrick Fauconnier conseille aussi la lecture de « Portraits de microentrepreneurs » préfacé par Jacques Attali (créateur de PlaNet Finance) et Muhammad Yunus (Editeur Le Cherche Midi).
Après les chaleurs sèches du Tamil Nadu, c’est à Koshi (Kerala), dans l’ancien comptoir portugais de Cochin, que nous retrouvons Tristan Leconte, le dynamique fondateur d’Alter Eco.
Sur les bords de l’estuaire, verre à la main, il est prolifique, insatiable pour commenter les vertus du fair trade (commerce équitable). Il y consacre toute son énergie. Les dirigeants d’une coopérative voisine en restent pantois. Ils ne comprennent manifestement pas tous les savants raisonnements que TL exprime dans un anglais très business et saccadé, mais ils savent leurs intérêts bien représentés par cet ambassadeur boulimique et sympathique de la cause des petits producteurs.
En France, les débats sur le commerce équitable passionnent partisans ou détracteurs du projet français de normalisation. On y fustige assez facilement les grandes entreprises qui veulent développer leurs propres marques équitables (industriels ou GMS). On disserte sur ce qui pourrait vraiment être autorisé à porter le label. On en dénonce les dérives : « Quand Rica Lewis vante les vertus équitables de ses jeans, on en oublie qu’il n’y a que le coton qui est labellisé » ; « Malongo fait aussi du non équitable, la démarche n’est pas complète. C’est du marketing » ; « La GMS vend de l’équitable, mais ses propres pratiques commerciales ne le sont pas », etc. Sous-jacente à ces propos, on sent poindre une certaine méfiance pour l’extension du label Max Havelaar à des filières qui ne seraient pas reconnues comme des « pure players ».
Idéologie contre principe d’efficacité ? Même si elles sont parfois byzantines, ces querelles ont quelques raisons d’être. Le marché se développe et attire des opportunistes. Mais pour Tristan Leconte, ces débats traduisent aussi la nostalgie de quelques idéologues, qui ont tendance à idéaliser le concept, au risque d’oublier les aspirations concrètes des producteurs du Sud. Eux ont besoin que les marchés se développent !
Justement, aujourd’hui, TL est très en colère. Il fait très chaud, 36 ou 37 ° avec un fort taux d’humidité, et ça n’apaisera certainement pas son courroux. L’émission TV « Capital » diffusera, ce dimanche, un reportage sur le commerce équitable. TL s’est plié aux exigences de l’équipe de Guy Lagache. Il a ouvert ses comptes et celui des producteurs brésiliens vers qui il a guidé l’équipe de Capital. Tout s’est bien passé jusqu’à ce qu’un journaliste, lors d’une halte chez la grand-mère d’un des coopérateurs, a repéré (et filmé) une piscine (un bassin de béton !). Ah, ah ! N’est-ce pas la preuve que le sur-prix payé par les consommateurs en achetant un label Max Havelaar…ne finance pas forcément des infrastructures sociales ou éducatives…
Ecoeurement de TL : 54 heures de film pour arriver à une mise en scène qui va installer tant de scepticisme ! « C’est dégueulasse pour ces producteurs. Comme si on devait remettre en cause chaque système au moindre grain de sable… ».
Il fulmine et tente, par téléphone, d’enrayer cette dérive médiatique, décidément un peu systématique chez Capital.
TL veut en profiter pour convaincre mes collaborateurs et les journalistes qui m’accompagnent de l’intérêt d’une démarche progressive, forcément chaotique et difficile.
La démonstration, c’est à deux heures de Cochin (embouteillages compris) qu’il veut la faire. Quittant les villes, pénétrant un somptueux paysage de rizières et de forêt tropicale (arbres à caoutchouc), il nous transporte à Nadukkara. Une coopérative, N. Agro Processing Company, tente de regrouper les fermiers de 21 « panchayats » pour y produire des mangues, des bananes et surtout des ananas qu’elle vend frais ou transformés en concentré de jus.
Ici, et contrairement à de nombreuses coopératives labellisées Max Havelaar, ce ne sont manifestement pas les producteurs qui ont choisi, eux-mêmes, leur destin. C’est grâce à l’alliance de l’état du Kerala (premier gouvernement communiste de la planète à avoir été démocratiquement élu !!!), de la municipalité de Muvattupazha et d’experts de la Commission Européenne…que le projet a vu le jour.
Ces fermiers sont très pauvres, cultivent 0,7 acre en moyenne, vivent chichement. Quelques cultures complémentaires (gousses de vanille, noix de coco), des vaches, des poulets…
Alter Eco est leur premier client « fair trade ». D’Alter Eco, ils perçoivent 54 % de revenus en plus. Soit pour la coopérative, une somme supplémentaire de 9 000 euros en 2005.
Si l’on était tatillon, les critères drastiques qui prévalent à l’obtention du fabuleux label « Max Havelaar » ne devraient pas s’appliquer encore à ce projet.
- La coop ne commercialise que 12 % de sa production en « équitable ». Pour vivre, elle conditionne des jus de fruits de marque pour le marché indien.
- Dans l’usine (immense et qui tourne à moins de 20 % de ses capacités), les audits font apparaître bien des manquements au cahier des charges (sécurité, sanitaires, information des salariés). A Tirupur, je disais que partout étaient affichées les chartes éthiques des grandes marques. Ici, pas une pub pour le commerce équitable ! Pour le coup, on peut s’interroger sur la sincérité et le degré de l’engagement…
- Surtout, on voit bien que le projet est piloté essentiellement par un directeur technique, avec l’appui de quelques experts fournis par l’état. C’est d’ailleurs l’état qui nomme le président de la coopérative, le premier des producteurs n’étant que vice-président. Théoriquement, ce sont les producteurs qui devraient diriger cette entité. Interpellés par TL, aucun d’entre eux n’est capable de citer le chiffre d’affaires 2005, ni d’aligner le moindre chiffre sur les réinvestissements sociaux.
Oui, tout cela fait un peu « bricolo ». Mais peut-on imaginer autre scénario quand on sait le niveau de pauvreté, d’illettrisme, et d’isolement des habitants de ces zones rurales.
Tristan Leconte n’en démord pas (et il est diablement convaincant). Le commerce équitable, ce n’est pas un intégrisme dont les règles auraient été fixées par des Occidentaux. C’est une démarche progressive qui nécessite de notre part compréhension, patience et entraide.
Le message est d’ailleurs clairement passé. Le directeur désigne un bâtiment en construction. C’est le futur centre de formation pour les agriculteurs. Il est situé de l’autre côté de la route, hors les murs de la coopérative… Une initiative très concrète, mais aussi toute symbolique puisqu’elle se veut ouverte à tous, et pas simplement aux adhérents de la coop.
Pour lever tout scepticisme, il faut multiplier les vérifications dans les usines.
Hier, nous étions encore dans la région de Tirupur. 7 000 manufactures, sur les 10 000 implantées dans l’état du Tamil Nadu, en ont fait la capitale du textile indien. Mon groupe travaille avec une trentaine de fournisseurs (chemises, jeans, maille et tissage). Des produits dont le prix va de 3 à 30 euros, qu’il est impossible aujourd’hui de fabriquer en France, ni même en Europe, dans des quantités importantes. Un cabinet d’audit, SGS (42 000 salariés dans le monde), assure, pour notre compte, des audits qualité et sociaux.
1) Il revient aux ONG d’avoir lancé l’initiative
Nike, l’un des premiers, avait fait les frais d’une campagne sévère de boycott. Le cinéaste, Michael Moore (déjà lui !), avait révélé les conditions de travail des enfants employés à la fabrication des produits de la marque. La FIFA aussi, pour la fabrication de ballons de foot.
2) Depuis, certaines grandes multinationales de la chaussure ou du textile ont réglé une partie du problème en souscrivant des partenariats exclusifs avec des fournisseurs sous leur contrôle direct. Les autres, revendeurs, importateurs, distributeurs ou franchiseurs ont élaboré des chartes éthiques pour s’assurer de la « pipeline integrity » de leur approvisionnement. Ils ont sélectionné (plus ou moins) drastiquement des auditeurs (ITS, SGS, VERITAS…). En Europe, IKEA, MIGROS ont été des pionniers. En France, Carrefour et nous avons pris l’initiative et largement abondé le référentiel commun des fournisseurs constitué à la FCD.
3) Il y a de moins en moins d’obstacle à la mise en place de ce contrôle
Les coûts sont maîtrisables par les acheteurs (1 500 à 2 000 $ un premier audit de process). Les exportateurs ont compris que cet exercice incontournable et la conformité aux normes sociales internationales constituaient une condition sine qua non à la pénétration des marchés occidentaux.
Mais l’intérêt de ces audits résulte moins de leur nombre que du suivi accordé aux mesures correctrices.
Mercredi, nous visitons une manufacture du groupe CLIFTON (600 employés, travail de la maille, fabrication pour Jennyfer Secret, Ethel Austin, Marks & Spencer, Littlewoods, Disney’s Lizzie McGuire...). Une usine déjà certifiée ISO 9001, Oko-Tex, SA 800, etc. Nos auditeurs lui avaient décerné beaucoup de points positifs, mais suggéraient fortement des corrections : filtration de l’eau du réfectoire, arrêt de certaines discriminations salariales, marginales mais inadmissibles, détention des fiches d’état civil des employés (ce qui permet de connaître leur âge), diminution des heures supplémentaires, etc.
a) C’est le travail des enfants qui intéressait le plus nos accompagnateurs. De l’avis de SGS, « les grandes firmes sont à peu près nickel ». Visite donc dans les ateliers. Tiens, justement, dès la première chaîne, une toute jeune salariée attire l’attention. Moi, je ne lui aurais pas donné 15-16 ans. Le chef d’atelier réagit : « 19 ans ». Scepticisme général. On va chercher la photocopie de la CNI. Rien à redire…légalement. Pas facile de trancher. Elles ont toutes l’air si jeune !
b) Les conditions sanitaires resteraient une préoccupation majeure. SGS avait critiqué l’exiguïté du réfectoire. Et aussi la qualité de l’eau dans les dortoirs. Nous voulons vérifier… Le réfectoire a été finalement reconstruit. Le dortoir est propre et bien rangé (pas étonnant, nous étions annoncés !). Mais il est aussi équipé d’un « filtre à osmose » dernier cri. Ca, c’est une bonne réaction. Vu d’Occident, on oublie trop souvent que, rentrés chez eux, les salariés ne bénéficient pas toujours de l’eau courante ou de l’électricité.
4) Tout ceci a des limites, c’est indéniable
De l’avis des patrons locaux eux-mêmes, les salariés qui ne travaillent pas dans des usines exportatrices n’ont pas les mêmes avantages. Pas de pression des ONG, ni des acheteurs internationaux !
Il y a aussi des risques de corruption. Payé 300 $ par mois, un auditeur indien reste « achetable ».
Et puis, il ne faut pas se laisser leurrer par les trompe-l’œil. Exemple : ces chartes éthiques, très ostentatoirement apposées sur les murs, dans les ateliers d’Eastman Exports (2 200 employés). Une usine très moderne à 90 km de Tirupur ! Ces affiches disent les recommandations et les certifications de qualité exigées par Nike, Tommy Hilfiger, H&M, GAP, Caterpillar, Metro, etc. Elles sont évidemment là pour rassurer les visiteurs plus que pour servir de guide aux salariés dans leur travail. Il suffit d’être observateur pour en tirer cette conclusion : elles sont écrites en anglais, langue que ne lisent pas les salariés, et non en tamoul comme les inscriptions sur les issues de secours ou les notices d’utilisation des extincteurs !!!
Malgré ces doutes et critiques, je considère néanmoins que les efforts sont réels. Depuis dix ans, mes collaborateurs ont visité des centaines d’usines dans le sous-continent indien et en Asie du Sud-Est. Les rappels d’audit illustrent les mérites de cette méthode progressive et contestent l’intérêt du boycott. Moi-même, j’en ai visitées pas mal, et peux attester du progrès accompli. Il faut maintenir cette pression.