Pour les soi-disant gouvernants de Vichy, agissant sous la chambrière d'Hitler et le martinet de Mussolini, il s'agit surtout de faire croire que la France eut tort d'entrer en guerre et que doivent être punis ceux qui s'y sont décidés. Pour les soi-disant gouvernants de Vichy, sont criminels ceux qui ont vu que la France était menacée. Criminels, ceux qui ont pensé que la France devait se battre. Criminels, ceux qui ont rejeté la déshonorante tentation de se ruer à la servitude sans même avoir tiré l'épée.

En procédant de cette manière, les gens qui ont capitulé sont tout à fait logiques avec leur propre infamie. Rien ne peut satisfaire davantage l'ennemi qu'ils se sont donné pour maître. Alors que, dans le monde entier, depuis Gibraltar jusqu'au Kamtchatka, depuis Magellan jusqu'au détroit de Behring, pas un seul homme ne doute sérieusement que les responsables de la guerre soient les dictateurs de Berlin et de Rome, voici qu'un procès monstre est ouvert en France contre des Français poursuivis pour ce fait. Il y a là une opération magnifique, magnifique pour l'ennemi, bien entendu!

Cette opération peut offrir aussi certains avantages aux gens qui ont capitulé. Du moment qu'ils pourraient faire croire que la France était coupable et folle d'être entrée dans la guerre, ils trouveraient des apparences de justification pour leur conduite, en alléguant qu'ils- firent cesser une telle faute et une telle folie. L'épouvantable argument qu'ils ont sauvé la France précisément en la livrant rencontrerait peut-être alors une espèce de triste crédit.

Mais je ne crois pas du tout que les calculs de l'ennemi et des soi-disant gouvernants de Vichy puissent aucunement donner le change. Je ne crois pas du tout que le fier bon sens des Français se laisse prendre le moins du monde à cette horrible parodie.

Le fier bon sens des Français ne se trompe certainement pas sur les responsabilités du désastre. Les responsables ne sont point du tout ceux qui entendirent défendre la France contre l'ennemi qui voulait l'asservir. Les responsables sont simplement ceux qui, de par leurs fonctions, avaient la charge de préparer la guerre et qui ne l'ont point préparée, ceux qui, ministres ou grands chefs, avaient le devoir de donner au pays un instrument militaire moderne et qui ont endormi l'armée dans des conceptions périmées, ceux qui avaient la mission de gouverner et de commander dans la tourmente et qui ont capitulé avant d'avoir épuisé tous les moyens de combattre.

Il s'ouvrira certainement quelque jour en France un vrai procès des responsabilités. Mais il y a tout lieu de croire que certains des accusateurs d'aujourd'hui siégeront alors au banc des accusés.