Haro sur Sylvain Gouguenheim !
Par Jean Heron, lundi 5 mai 2008 à 10:48 :: Culture :: #551 :: Commentaires rss
En 2002 l'un des nos grands historiens français, Jacques Heers, spécialiste de l’histoire du Moyen Âge, professeur à la faculté des Lettres et Sciences humaines de Paris-Nanterre, puis directeur des études médiévales à la Sorbonne (Paris IV) publiait un article dans une revue d'histoire intitulé : « La fable de la transmission arabe du savoir antique ».Il y affirmait sans complexe, entre autres :
« De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. »
« Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même. »
Il réaffirmait en 2007 que :
« l'enseignement (de la pensée grecque en Occident), celui de la Logique notamment, n'a jamais cessé dans les écoles cathédrales puis dans les toutes premières universités. L'on se servait alors de traductions latines des textes grecs d'origine que les clercs et les érudits de Constantinople avaient pieusement gardés et largement diffusés. Les traductions du grec en langue arabe et de l'arabe en latin, que l'on attribue généralement à Avicenne et à Averoès sont apparues relativement tard, alors que tous les enseignements étaient déjà en place en Occident et que cela faisait plus d'un siècle que la Logique, directement inspirée d'Aristote, était reconnue comme l'un des sept « arts libéraux » du cursus universitaire. »
Son statut de grand historien l'avait semble t-il protégé de toute fatwa de la part de la bien pensance du politiquement correcte.
Sylvain Gouguenheim lui a eu le tort d'écrire non un article qui aurait pu passer inaperçu mais un livre sur ce sujet qui lui vaut aujourd'hui ce qu'yvan Rioufol nomme une cabale et qui fait dire à Max Gallo sur France culture « Bref, dès lors que l’on n’est pas tout à fait d’accord avec la doxa, avec ce qui règne, même quand on est un médiéviste indiscutable, il devient dangereux de faire de l’histoire.»
Max Gallo sur France Culture, Roger Pol Droit dans le Monde, Yvan Rioufol… et Jean Sevilla dans le Figaro Magazine de ce week-end ... quand de tels noms se mettent à défendre quelqu’un je m’interroge. Qu’a pu donc faire ou écrire le pauvre bougre de tellement politiquement incorrect ?
La réponse ? Un Livre. Mais un livre qui en abordant la question de la transmission du savoir Antique parle donc aussi de la manière dont il a été traité par la civilisation de l’islam … ou lala… Attention terrain piégé, chasse gardée des nouveaux censeurs … Mais plus exactement me direz-vous où est le problème ? L'auteur ose montrer que contrairement à ce que les manuels scolaires ou d’autres médias nous enseignent comme une évidence absolue le passage du savoir grec à l’Occident ne sait pas fait, loin de là, uniquement par la civilisation islamique. Plus même puisque celle-ci n’aurait ni voulu ni pu assimilé tout ce qui était en contradiction avec la parole sacré du Coran …
ET plus précisément explique l’auteur, très choqué par la vindicte dont il fait l’objet :
« Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age. Je ne nie pas du tout l'existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d'elle l'existence d'une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J'explique simplement qu'il n'y a sans doute pas eu d'influence d'Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit ; du moins du VIIIe au XIIe siècles. »
L’article critique de son livre paru le 17 Avril 2008 dans le Figaro qui explique :
« L'historien Sylvain Gouguenheim montre que la qualification d'« âges sombres » ne convient pas à la période médiévale. En effet, l'Europe du haut Moyen Âge ne s'est jamais coupée du savoir grec, dont quelques manuscrits restaient conservés dans les monastères. Des noyaux de peuplement hellénophone s'étaient maintenus en Sicile et en Italie du Sud, Salerne ayant ainsi produit une école de médecine indépendante du monde arabo-musulman. Enfin, durant les premiers siècles du Moyen Âge, il existait aussi une « authentique diaspora chrétienne orientale ». Car, nous dit l'auteur, si l'islam a transmis le savoir antique à l'Occident, c'est d'abord « en provoquant l'exil de ceux qui refusaient sa domination ». Assez naturellement, les élites purent se tourner vers la culture grecque, favorisant ces mouvements de « renaissance » qui animèrent l'Europe, de Charlemagne à Abélard. D'ailleurs, avant même que les lettrés ne vinssent chercher en Espagne ou en Italie les versions arabes des textes grecs, d'importants foyers de traduction de manuscrits originaux existaient en Occident. »
Et plus précisément :
« Contredisant la thèse d'un « islam des Lumières », avide de science et de philosophie, l'auteur montre les limites d'une hellénisation toujours restée superficielle. Il est vrai que la Grèce représentait un monde radicalement étranger à l'islam qui « soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion ». Or ce crible fut très sélectif. La littérature, la tragédie et la philosophique grecques n'ont guère été reçues par la culture musulmane. Quant à l'influence d'Aristote, elle s'exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni La Métaphysique, ni La Politique ne furent traduites en arabe »
Il y eu donc bien un creuset chrétien médiéval européen , fruit des héritages d'Athènes et de Jérusalem…
Or ceci n’est pas la version contemporaine qu’un certain nombre d’universitaires, de professeurs (primaires, collèges, lycées) et bien d’autres parmi la classe politico médiatique veulent aujourd’hui imposer.
Le message diffusé vers le grand public par cette nouvelle classe de faiseurs d’histoire est le suivant :
L’islam médiéval a la paternité de l’essor de la civilisation européenne et l’Europe sans son apport ne serait pas sortie des supposés « âges sombres » du Moyen Âge. Nous aurions donc une dette envers le monde arabo-musulman qui nous aurait apporté l’essentiel du savoir grec après l‘avoir donc découvert et assimilé c‘est-à-dire qu‘eux-même auraient été profondément hellénisé constituant ainsi le seul trait d‘union véritable entre les civilisations de l‘Antiquité et de la Renaissance. Dette d’autant plus grande que la pensée, la culture et l’art européens auraient donc été engendrés, au moins en partie, par la découverte de la civilisation des Abbassides surtout après (le « drame » de) la Reconquista espagnole.
On peut ainsi lire dans un manuel universitaires pris parmi d’autres :
« C’est là ( dans l’Espagne redevenue chrétienne) que des clercs de toute l’Europe, y compris d’Italie, viennent à partir du XIIème siècle puiser aux sources arabes, et en les traduisant, contribuent à la redécouverte de la science grecque »
Pourquoi une telle polémique historique ? C‘est qu‘en fait, l’enjeu est de taille car … politique.
Car si l’Islam, ou plutôt ce qui serait avant l’heure une civilisation (islamique) des Lumières, appartient au Patrimoine de l’Europe alors les racines de l’identité de celle-ci sont tout autant islamique que chrétienne. Plus même puisque sans la « présence » en Espagne et la prééminence de cette civilisation arabo-islamique la civilisation européenne ne serait pas devenue ce qu’elle est. Elle est politique aussi en tant qu’elle parle d’avenir, et les tenants de cette version l’expriment très clairement dans le propos de l’historien Alain de Libéra qui commente Gouguenheim:
« Encore un pas et l'on verra fanatiques religieux et retraités pavillonnaires s'accorder sur le fait que, après tout, l'Europe chrétienne, qui bientôt n'aura plus de pétrole, a toujours eu les idées...», ironise-t-il. « Je croyais naïvement qu'en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d'arts ou de savoirs (...), nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Farabi pour les Arabes, le « grand héritage humain ». C'était oublier l'Europe aux anciens parapets. (...). Cette Europe-là n'est pas la mienne » Je la laisse au ministère de l Immigration et de l Identite nationale et aux caves du Vatican; Le creuset chrétien médiéval , fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem , qui a cree, nous dit Benoit XVI, l Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle lEurope , est d’un froid glacial
( Commentaire : étrange de citer Farabis et non pas plutôt l'influence essentielle des chrétiens syriaques, car jamais les Arabes musulmans n'apprirent le grec. Même al-Farabi, Avicenne ou Averroès l'ignoraient. )
Le même auteur qui écrivait comme une évidence indiscutable dan son livre « Penser au Moyen âge » :
« Que les « Arabes » aient joué un rôle déterminant dans la formation de l’identité culturelle de l’Europe (est une chose) qu’il n’est pas possible de discuter, à moins de nier l’évidence ».
Une évidence que Gouguenheim, qui a le malheur de citer cette phrase dans son introduction, pensait naïvement pouvoir « discuter » …
On voit bien là, dans le commentaire d'Alin de Libéra, l’étrange mépris de son propre passé et le choix des mots, les choix politiques de son auteur … qui sortent complètement du contexte de l’analyse d’un historien…
On comprend donc en filigrane les enjeux politique que déclenche à son corps défendant un tel livre et la réaction hystérique de ceux qui ont décidés qu’une telle démonstration historique, car le livre en est une , était dangereuse …
Et comme l’attaque universitaire sur le fond semble perdu d‘avance, les bonnes vieilles méthodes staliniennes fusent. Pour discréditer le propos il faut salir l’homme.
L’auteur pourrait donc avoir des accointances avec des sites d’extrêmes droites ( dont l’ex site Occidentalis. Une extrême droite pro-sioniste et pro-américaine ??) ainsi que d‘autres et d’ailleurs la preuve en serait, selon ses accusateurs, que la presse internet de ces mouvances parleraient de son livre en bien ( Espérons que je ne sois pas cité par l‘Humanité, ma mère pourrait croire que je suis devenu communiste )…
Des pétitionnaires exigent même que les preuves internet de cette filiation soient rendues publiques après enquête … De qui ? De la police de la pensée ? Au nom de quoi ? De l’Inquisition ?
L’accusation de racisme et d’islamophobie fuse … Autant accuser Max Gallo, Roger Pol droit, Yvan Rioufol et bien d’autres alors …comme peut être aussi l'historien jacques Hers ???
PS :
Citons, l’article , datant de 2002, où Heers affirme contrairement à Alain de Libéra :
« De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. »
« Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même. »
Alors Jacques Heers, raciste et islamophobes ?
La fable de la transmission arabe du savoir antique
Nouvelle Revue d’Histoire, n° 1, juillet-août 2002
A en croire nos manuels, ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !
Et d’affirmer, du même coup, que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.
Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse, qui a largement survécu à l’islam et ne disparaît qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum, septième calife abbasside (813-833), Hunan ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad, était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs, qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction. Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède, qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaître les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale - comme plusieurs autres et nombre de monastères - était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maîtres.
On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam, mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes ; les fresques des palais impériaux contaient les exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait, dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes, les échecs, et aux étudiants, les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens (musulmans), fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’Occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.
Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles, recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande, où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité.
Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine ? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans, et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?
Byzance fut la source majeure de la transmission
Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années Mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient, et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé, mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome, rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).
Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.
Jacques Heers
Son statut de grand historien l'avait semble t-il protégé de toute fatwa de la part de la bien pensance du politiquement correcte.
Sylvain Gouguenheim lui a eu le tort d'écrire non un article qui aurait pu passer inaperçu mais un livre sur ce sujet qui lui vaut aujourd'hui ce qu'yvan Rioufol nomme une cabale et qui fait dire à Max Gallo sur France culture « Bref, dès lors que l’on n’est pas tout à fait d’accord avec la doxa, avec ce qui règne, même quand on est un médiéviste indiscutable, il devient dangereux de faire de l’histoire.»
Max Gallo sur France Culture, Roger Pol Droit dans le Monde, Yvan Rioufol… et Jean Sevilla dans le Figaro Magazine de ce week-end ... quand de tels noms se mettent à défendre quelqu’un je m’interroge. Qu’a pu donc faire ou écrire le pauvre bougre de tellement politiquement incorrect ?
La réponse ? Un Livre. Mais un livre qui en abordant la question de la transmission du savoir Antique parle donc aussi de la manière dont il a été traité par la civilisation de l’islam … ou lala… Attention terrain piégé, chasse gardée des nouveaux censeurs … Mais plus exactement me direz-vous où est le problème ? L'auteur ose montrer que contrairement à ce que les manuels scolaires ou d’autres médias nous enseignent comme une évidence absolue le passage du savoir grec à l’Occident ne sait pas fait, loin de là, uniquement par la civilisation islamique. Plus même puisque celle-ci n’aurait ni voulu ni pu assimilé tout ce qui était en contradiction avec la parole sacré du Coran …
ET plus précisément explique l’auteur, très choqué par la vindicte dont il fait l’objet :
« Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age. Je ne nie pas du tout l'existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d'elle l'existence d'une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J'explique simplement qu'il n'y a sans doute pas eu d'influence d'Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit ; du moins du VIIIe au XIIe siècles. »
L’article critique de son livre paru le 17 Avril 2008 dans le Figaro qui explique :
« L'historien Sylvain Gouguenheim montre que la qualification d'« âges sombres » ne convient pas à la période médiévale. En effet, l'Europe du haut Moyen Âge ne s'est jamais coupée du savoir grec, dont quelques manuscrits restaient conservés dans les monastères. Des noyaux de peuplement hellénophone s'étaient maintenus en Sicile et en Italie du Sud, Salerne ayant ainsi produit une école de médecine indépendante du monde arabo-musulman. Enfin, durant les premiers siècles du Moyen Âge, il existait aussi une « authentique diaspora chrétienne orientale ». Car, nous dit l'auteur, si l'islam a transmis le savoir antique à l'Occident, c'est d'abord « en provoquant l'exil de ceux qui refusaient sa domination ». Assez naturellement, les élites purent se tourner vers la culture grecque, favorisant ces mouvements de « renaissance » qui animèrent l'Europe, de Charlemagne à Abélard. D'ailleurs, avant même que les lettrés ne vinssent chercher en Espagne ou en Italie les versions arabes des textes grecs, d'importants foyers de traduction de manuscrits originaux existaient en Occident. »
Et plus précisément :
« Contredisant la thèse d'un « islam des Lumières », avide de science et de philosophie, l'auteur montre les limites d'une hellénisation toujours restée superficielle. Il est vrai que la Grèce représentait un monde radicalement étranger à l'islam qui « soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion ». Or ce crible fut très sélectif. La littérature, la tragédie et la philosophique grecques n'ont guère été reçues par la culture musulmane. Quant à l'influence d'Aristote, elle s'exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni La Métaphysique, ni La Politique ne furent traduites en arabe »
Il y eu donc bien un creuset chrétien médiéval européen , fruit des héritages d'Athènes et de Jérusalem…
Or ceci n’est pas la version contemporaine qu’un certain nombre d’universitaires, de professeurs (primaires, collèges, lycées) et bien d’autres parmi la classe politico médiatique veulent aujourd’hui imposer.
Le message diffusé vers le grand public par cette nouvelle classe de faiseurs d’histoire est le suivant :
L’islam médiéval a la paternité de l’essor de la civilisation européenne et l’Europe sans son apport ne serait pas sortie des supposés « âges sombres » du Moyen Âge. Nous aurions donc une dette envers le monde arabo-musulman qui nous aurait apporté l’essentiel du savoir grec après l‘avoir donc découvert et assimilé c‘est-à-dire qu‘eux-même auraient été profondément hellénisé constituant ainsi le seul trait d‘union véritable entre les civilisations de l‘Antiquité et de la Renaissance. Dette d’autant plus grande que la pensée, la culture et l’art européens auraient donc été engendrés, au moins en partie, par la découverte de la civilisation des Abbassides surtout après (le « drame » de) la Reconquista espagnole.
On peut ainsi lire dans un manuel universitaires pris parmi d’autres :
« C’est là ( dans l’Espagne redevenue chrétienne) que des clercs de toute l’Europe, y compris d’Italie, viennent à partir du XIIème siècle puiser aux sources arabes, et en les traduisant, contribuent à la redécouverte de la science grecque »
Pourquoi une telle polémique historique ? C‘est qu‘en fait, l’enjeu est de taille car … politique.
Car si l’Islam, ou plutôt ce qui serait avant l’heure une civilisation (islamique) des Lumières, appartient au Patrimoine de l’Europe alors les racines de l’identité de celle-ci sont tout autant islamique que chrétienne. Plus même puisque sans la « présence » en Espagne et la prééminence de cette civilisation arabo-islamique la civilisation européenne ne serait pas devenue ce qu’elle est. Elle est politique aussi en tant qu’elle parle d’avenir, et les tenants de cette version l’expriment très clairement dans le propos de l’historien Alain de Libéra qui commente Gouguenheim:
« Encore un pas et l'on verra fanatiques religieux et retraités pavillonnaires s'accorder sur le fait que, après tout, l'Europe chrétienne, qui bientôt n'aura plus de pétrole, a toujours eu les idées...», ironise-t-il. « Je croyais naïvement qu'en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d'arts ou de savoirs (...), nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Farabi pour les Arabes, le « grand héritage humain ». C'était oublier l'Europe aux anciens parapets. (...). Cette Europe-là n'est pas la mienne » Je la laisse au ministère de l Immigration et de l Identite nationale et aux caves du Vatican; Le creuset chrétien médiéval , fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem , qui a cree, nous dit Benoit XVI, l Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle lEurope , est d’un froid glacial
( Commentaire : étrange de citer Farabis et non pas plutôt l'influence essentielle des chrétiens syriaques, car jamais les Arabes musulmans n'apprirent le grec. Même al-Farabi, Avicenne ou Averroès l'ignoraient. )
Le même auteur qui écrivait comme une évidence indiscutable dan son livre « Penser au Moyen âge » :
« Que les « Arabes » aient joué un rôle déterminant dans la formation de l’identité culturelle de l’Europe (est une chose) qu’il n’est pas possible de discuter, à moins de nier l’évidence ».
Une évidence que Gouguenheim, qui a le malheur de citer cette phrase dans son introduction, pensait naïvement pouvoir « discuter » …
On voit bien là, dans le commentaire d'Alin de Libéra, l’étrange mépris de son propre passé et le choix des mots, les choix politiques de son auteur … qui sortent complètement du contexte de l’analyse d’un historien…
On comprend donc en filigrane les enjeux politique que déclenche à son corps défendant un tel livre et la réaction hystérique de ceux qui ont décidés qu’une telle démonstration historique, car le livre en est une , était dangereuse …
Et comme l’attaque universitaire sur le fond semble perdu d‘avance, les bonnes vieilles méthodes staliniennes fusent. Pour discréditer le propos il faut salir l’homme.
L’auteur pourrait donc avoir des accointances avec des sites d’extrêmes droites ( dont l’ex site Occidentalis. Une extrême droite pro-sioniste et pro-américaine ??) ainsi que d‘autres et d’ailleurs la preuve en serait, selon ses accusateurs, que la presse internet de ces mouvances parleraient de son livre en bien ( Espérons que je ne sois pas cité par l‘Humanité, ma mère pourrait croire que je suis devenu communiste )…
Des pétitionnaires exigent même que les preuves internet de cette filiation soient rendues publiques après enquête … De qui ? De la police de la pensée ? Au nom de quoi ? De l’Inquisition ?
L’accusation de racisme et d’islamophobie fuse … Autant accuser Max Gallo, Roger Pol droit, Yvan Rioufol et bien d’autres alors …comme peut être aussi l'historien jacques Hers ???
PS :
Citons, l’article , datant de 2002, où Heers affirme contrairement à Alain de Libéra :
« De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. »
« Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même. »
Alors Jacques Heers, raciste et islamophobes ?
La fable de la transmission arabe du savoir antique
Nouvelle Revue d’Histoire, n° 1, juillet-août 2002
A en croire nos manuels, ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !
Et d’affirmer, du même coup, que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.
Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse, qui a largement survécu à l’islam et ne disparaît qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum, septième calife abbasside (813-833), Hunan ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad, était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs, qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction. Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède, qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaître les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale - comme plusieurs autres et nombre de monastères - était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maîtres.
On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam, mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes ; les fresques des palais impériaux contaient les exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait, dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes, les échecs, et aux étudiants, les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens (musulmans), fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’Occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.
Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles, recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande, où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité.
Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine ? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans, et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?
Byzance fut la source majeure de la transmission
Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années Mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient, et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé, mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome, rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).
Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.
Jacques Heers




Commentaires
1. Le mardi 6 mai 2008 à 10:15, par Che
2. Le mercredi 7 mai 2008 à 14:45, par atomk
3. Le vendredi 23 mai 2008 à 16:18, par Jean Heron
4. Le vendredi 6 juin 2008 à 11:22, par Yves
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