Pierre Cassen: J’ai eu deux vies professionnelles : celle d’avant la presse, et celle de la presse. J’ai d’abord travaillé chez un petit patron, à la sortie de l’apprentissage, puis, après l’armée, suis rentré dans l’imprimerie d’une usine automobile où il valait mieux ne pas militer à la CGT, c’était l’époque des gros bras, ce qu’on appelait les milices patronales dans notre jargon. Je suis entré en presse, en 1978, à l’âge de 25 ans. La CGT avait le monopole de l’embauche chez les ouvriers du Livre. J’étais jeune, il y avait besoin de renouvellement militant, et j’ai été rapidement encouragé à devenir délégué, ce qui me plaisait bien. J’ai beaucoup appris, au niveau des anciens, sur la spécificité du syndicalisme, en presse parisienne. Je suis ensuite devenu délégué syndical au quotidien économique « La Tribune », mais je n’ai jamais été permanent, je souhaitais militer et travailler de concert.

Quelles étaient les relations entre les imprimeurs et les directions de journaux ?

Pierre Cassen: Vous voulez sans doute parler des rotativistes, qui, en presse, avaient, tels les pilotes d’avion, la possibilité de bloquer le journal, donc un rapport de forces décuplé par ce pouvoir. Les rapports sociaux n’avaient rien à voir avec l’idéologie du journal. Ainsi, Robert Hersant, pourtant de droite, savait nouer des rapports durs, mais loyaux, avec le syndicat du Livre, alors que d’autres patrons dits « de gauche » pouvaient avoir des difficultés dans le même exercice. Ce qui déterminait les rapports était le respect d’une politique régionale basée sur le paritarisme. Les directions de journaux rêvaient, bien sûr, d’obtenir des coûts d’impression moins élevés, mais elles n’avaient pas forcément envie d’assumer seules un conflit, et préféraient que cela soit un autre qui passe devant, et aille au feu. Quant aux rotativistes, ils avaient un rapport de forces tel que les employeurs évitaient de trop les taquiner. Mais ils avaient aussi un grand sens des réalités, et savaient faire le pas de côté quand il le fallait.

Les syndicats du Livre apparaissaient souvent au grand public comme un bastion CGT qui régentait la profession, depuis l’embauche jusqu’aux conditions de travail. Qu’en est-il ?

Pierre Cassen: il y avait deux types d’imprimerie, le labeur et la presse. C’est en presse que la CGT avait le monopole de l’embauche. Rappelons que ce n’est pas une spécificité française, mais que cela existait dans beaucoup d’autres pays. Bien souvent, cette expression résonne désagréablement chez les citoyens, qui y voient une situation de monopole arbitraire, voire un vestige totalitaire de l’ex-Union soviétique. Dans les faits, c’est plutôt de la force d’un syndicat unifié dont il est question. Le fait que tous les ouvriers soient syndiqués est une bonne chose, à mon avis. Qu’ils évitent les divisions syndicales, souvent artificielles, qui ne servent qu’à affaiblir leur rapport de forces est également positif. Il faut avoir connu la dictature des petits chefs, et la peur qu’un employeur pouvait inspirer à ses salariés, pour savoir apprécier ce rapport de forces.

Maintenant, un syndicat unique peut avoir de graves travers, s’il n’est pas démocratique, et de plus graves encore, s’il est sous la coupe d’un parti politique. Or, parmi les particularités du syndicat du Livre parisien, il était regroupé en métiers, avec des histoires différentes qui protégeaient notre structure de toute dérive hégémonique d’un parti politique. Il y avait le syndicat des typographes, appelée la Chambre Typo, le syndicat des correcteurs, et le Syndicat Général du Livre (SG), ou dominaient les rotativistes. Les typos étaient plutôt réformistes, avec une influence historique maçonnique, les correcteurs plutôt anarcho-syndicalistes, et les rotativistes plutôt de culture et de tradition communistes. Mais ils étaient capables de mettre leurs divergences idéologiques sous la table, quand il s’agissait de mener des batailles communes, ce qui a permis à chacun de bien se trouver à la CGT, et d’éviter ainsi les scissions. Le sentiment unitaire a toujours été très fort chez les ouvriers du Livre.

Y avait-il une situation de monopole abusif, avec des grèves paralysantes qui rappellent celles du service public décriées par la droite ?

Pierre Cassen: Cette question permet de répondre à des clichés souvent véhiculés contre le poids du syndicat du Livre, et ses prétendus abus. Les employeurs préféraient avoir affaire à une seule organisation syndicale, responsable, avec qui on peut s’engueuler durement, s’affronter parfois, mais avec qui on sait où on va, qu’à une multitude de petites organisations incontrôlables (style syndicalisme dans le transport aérien, par exemple). Il faut savoir que la presse quotidienne est une denrée fragile, et qu’un seul maillon de la chaîne peut briser le travail de toutes les autres composantes, des journalistes à la composition, l’impression et la distribution. Le syndicat du Livre était un partenaire dur, exigeant, mais fiable. Il avait une parole, quand il signait, il faisait respecter sa signature pas sa base. Le mythe des grèves dues au monopole de l’embauche est une contre-vérité. Vous ne pouvez pas comprendre le système du Livre parisien si vous ne savez pas deux choses : en mai 68, la CGT du Livre met tout son poids dans la balance pour que les quotidiens nationaux sortent. Mesurez ce que cela veut dire : toute la France est paralysée, il y a neuf millions de grévistes, et les quotidiens nationaux, majoritairement de droite, sortent, pendant ce mois, avec des ouvriers du Livre CGT !

De 1975 à 1977, pendant trente mois, il y a un conflit très dur avec Le Parisien Libéré, dirigé par Emilien Amaury. A la sortie de ce conflit, chacun comprend, directeurs de journaux et syndicat du Livre, qu’on peut se faire très mal, des deux côtés, si on continue dans une bataille frontale. Il vaut donc mieux aborder la modernisation des journaux parisiens avec un esprit de négociation, ce qui n’exclut pas le rapport de forces ponctuel. Si vous faites le compte, la période 1977-2007, qui a vu toute la restructuration de la presse, et une véritable révolution culturelle, avec la disparition de métiers entiers, la disparition de titres importants, s’est faite avec très peu de jours de grève. Je vous invite même, en ce moment, au « Monde », aux « Echos » ou à « La Tribune », à compter le nombre de jours de grève venus de conflits entre la rédaction et la direction…

On est donc loin des problèmes posés par les grèves dans les services publics, dont les raisons sont souvent très différentes, en fonction du secteur concerné.

Comment les ouvriers du Livre ont-ils pris le tournant de l’informatique et de la photocomposition ?

Pierre Cassen: C’est tout le but du livre « Touche pas au plomb », d’expliquer ce virage, et les trente années qui l’ont suivi. Avant le conflit du Parisien Libéré, les ouvriers du Livre, et principalement les typographes, se sentent invulnérables, tout puissants. Cela leur permet de négocier des effectifs satisfaisants, et des conditions de travail et de salaires qu’envieraient de nombreux ouvriers. Il faut savoir, malgré tout, qu’on travaille six soirs par semaine, tous les dimanches et jours fériés, et que c’est une profession où les divorces sont fort nombreux.

Le traumatisme du conflit du PL est énorme. Chacun comprend que le métier qu’il possédait, et qui lui donnait le rapport de forces, va disparaître. L’adaptation est douloureuse, mais le syndicat fait comprendre à ses mandants qu’il n’y a pas le choix, et qu’il faut s’adapter ou disparaître. Le passage du plomb à la photocomposition est déjà une véritable révolution culturelle, on passe des ateliers bruyants, avec des ouvriers en bleu, aux grandes salles d’ordinateurs, plus silencieuses, plus froides, où, petit à petit, le costume cravate remplace le bleu. La profession, plutôt de tradition machiste, se féminise de plus en plus.

Puis on passe aux ordinateurs pour les journalistes, qui tapent directement leurs textes, rendant inutile une fonction qui représentait 40 % du travail d’un photocompositeur. Comme si cela ne suffisait pas, la PAO arrive, et les journalistes disposent d’outils et d’automates qui font le travail qui justifiait l’emploi des anciens typos. La stratégie syndicale du recul en bon ordre s’est étalée sur trente ans, avec des départs massifs en pré-retraite, mais aussi l’embauche de jeunes salariés aptes à de nouvelles fonctions.

La cohabitation de deux statuts, journalistes et ouvriers du Livre, ne pourra durer plus longtemps, et, en 2006, le syndicat du Livre, et surtout les typos, abandonnent leur statut d’ouvrier, et deviennent, pour quelques-uns d’entre eux, journalistes. Il n’y a donc plus d’ouvriers du Livre en tant que tels.

Vous faisiez référence à la fonction publique. Pour vous citer un exemple, c’est aussi spectaculaire, comme changement de statut, que si les enseignants devenaient, aujourd’hui, salariés par leur école, recrutés par le directeur, et ne dépendaient plus de l’Education nationale.

Les « gratuits » et Internet vont-ils tuer la presse d’opinion ?

Pierre Cassen: Les gratuits et Internet ont deux logiques fort différentes, qui concourent, de concert, à affaiblir le support papier. Les gratuits veulent capter un lectorat massif, pour s’autofinancer par la pub. Ils amènent une information minimale qui ne peut concurrencer la presse d’opinion. Mais ils l’affaiblissent.

Internet, c’est totalement autre chose. Je suis incapable de dire comment les choses vont évoluer, mais le poids d’Internet, aujourd’hui, renforce plutôt la presse d’opinion. La presse écrite est entre les mains des grands groupes financiers, souvent spécialisés dans la vente d’armes (Dassault, Lagardère). Elle est déficitaire, et a besoin de la publicité pour vivre, ou bien que les propriétaires mettent de l’argent au pot pour continuer d’entretenir leur danseuse. Cela limite quelque peu l’indépendance des journalistes, et du rédacteur en chef. Je me souviens, quand je travaillais à « La Tribune », Bernard Arnault, patron de LVMH et propriétaire du titre, ne voulait pas voir un graphique de son groupe le jour où les cotations en bourse baissaient.

Je pense qu’Internet change cette donne. Ainsi, en 2005, alors que tous les quotidiens, sauf l’Humanité, appellent à voter oui au TCE, c’est le poids et l’efficacité du militantisme Internet qui est déterminant dans la victoire du non.
Je veux bien vous citer un exemple militant édifiant. Je connais un ami, qui anime un journal mensuel, 24 pages, beau papier, format 21 x 29,7. Il a environ 3.000 lecteurs dans toute la France, et tire à 5.000 exemplaires. Chaque numéro coûte 1.500 euros, il en fait dix par an, soit 15.000 euros. Ils passent leur temps à faire des collectes pour payer leur découvert.

J’anime le journal électronique en ligne Riposte Laïque. Nous avons 20.000 abonnés, et sortons une fois par semaine, entre quinze et vingt articles. C’est plus efficace, plus réactif, bien moins cher, et nous n’avons aucune pression, nous écrivons ce que nous voulons. Des expériences comme La Rue, Bakchisch ou MediaPart, qui sont des quotidiens, peuvent être des contre-pouvoirs à l’influence des grands groupes dans la presse papier.

Reste à résoudre un problème : ils sont gratuits, nécessitent des journalistes qualifiés. Qui va payer les journalistes, qui, souvent, vivent encore avec leurs indemnités de licenciement ? Si c'est la pub, où sera leur indépendance revendiquée ?

Avez-vous écrit ce livre par nostalgie ou pour transmettre une mémoire ouvrière ?

Pierre Cassen: Cela s’oppose-t-il ? Isabelle et moi n’avons pas voulu écrire un livre qui ne se réfère qu’au passé. Isabelle notamment, dans sa conclusion, expose fort bien le contexte délicat de la presse nationale, au moment où les derniers ouvriers du Livre s’en vont dans des plans sociaux, ou bien changent de statut. J’ai voulu, à une époque où on a perdu la fierté du monde du travail, la fierté de se dire ouvrier, laisser un témoignage de ce qu’étaient les traditions égalitaires, solidaires, professionnelles, des ouvriers du Livre, leur amour de leur travail, leur fierté de posséder un métier sur le bout des ongles, et la spécificité de leurs traditions, ce que certains appelaient leur corporatisme. Je n’ai pas voulu, d’autre part, tomber dans la langue de bois, et refuser de pointer quelques-uns de nos défauts.

J’ai reçu beaucoup de témoignages qui me félicitaient, avant d’avoir lu le livre, qui ne sortira que début juin, de cette initiative. Le mot qui revient est : « C’est bien, fallait que cela soit raconté ». Je pense vraiment qu’il fallait que cela se sache qu’il y avait une profession où les travailleurs pouvaient librement faire des réunions syndicales pendant leur temps de travail, de manière très responsable. Il me paraît important que ce qu’était le monopole de l’embauche soit expliqué, de même que l’égalité salariale. Eh oui, un jeune qui rentrait dans le métier gagnait autant qu’un ancien, à travail égal, salaire égal, mais droits et devoirs égaux, également. Cela n’empêchait pas l’ancien d’avoir une promotion professionnelle, et de devenir cadre, mais c’était les ouvriers qui élisaient leurs cadres. Un système socialiste, auto-gestionnaire, au sein du système capitaliste. Je ne vais pas être hypocrite, et ne pas fuir la fin de votre question, j’assume une partie de nostalgie, mais une nostalgie positive, qui ne s’accroche pas à un passé révolu, mais regarde l’avenir.

Vous avez commencé à travailler à 16 ans (ou 17 ?) C’est une carrière comme on n’en voit plus. Y a-t-il encore une classe ouvrière ?

Pierre Cassen: Je suis effectivement sans doute un des derniers Mohicans qui ont commencé à vendre leur force de travail (comme disent les marxistes) à l’âge de 17 ans, après trois années d’apprentissage. A une époque où on tire les bilans de 68, il me paraît utile de dire que j’ai beaucoup souffert du mépris du monde du travail, véhiculé par toute une élite issue de cette période. Devenir ouvrier est devenu une tare, être un travailleur manuel est devenu une honte. Je suis favorable à une élévation du niveau de savoir de toute la population, mais fallait-il vraiment traîner jusqu’au bac des jeunes qui auraient été bien mieux à apprendre un travail plus jeune ?

Notre génération avait la fierté de vivre de son travail. Nous avons eu la chance de commencer à travailler à une époque où il y avait le plein emploi, du moins pas davantage que 500.000 chômeurs. Les ouvriers avaient alors un rapport de forces favorable, face à l’employeur. Le chômage de masse, à mon avis voulu par le système, a tout inversé, et rendu beaucoup plus vulnérable le monde du travail.

On a, d’autre part, substitué de plus en plus l’assistanat à la valeur travail. Or, c’est le travail qui donne sa dignité à l’homme. Quand on gagne autant en vivant des aides qu’en allant travailler, on casse une société, et on ne construit pas des hommes libres. Hélas, les salaires ont tellement baissé, en trente ans, le salariat a été tellement maltraité, que toute une reconquête sociale est nécessaire, mais sera difficile.

En effet, le contexte est fort difficile : chantage aux délocalisations, politique ultra-libérale de Bruxelles, casse des services publics, et mise en concurrence des salariés de notre pays, français ou étrangers, avec d’autres travailleurs ne bénéficiant pas des acquis des luttes sociales de la France. La libre concurrence, non régulée, me paraît catastrophique pour le monde du travail.

Que pensez-vous des revendications sociales actuelles ?

Question délicate, voire piège pour quelqu’un qui ne travaille plus, et qui est syndiqué à la CGT depuis 1973 ! Je ne la fuis pas. Comment voulez-vous expliquer à un salarié que ses revendications sont indécentes, quand il voit tous les jours les prix des matières premières augmenter ? Comment allez-vous expliquer à un fonctionnaire qui gagne 2000 euros par mois que c’est un nanti, alors que son loyer augmente de manière vertigineuse, que son salaire est bloqué, qu’il constate qu’une classe sociale s’approprie les richesses du pays, et voit ses profits augmenter. Qu’allez-vous dire aux caissières des grandes surfaces, qui voient les profits des grandes surfaces décoller, et à qui on paie des temps partiels sur la base du smic, avec parfois un harcèlement quotidien de leur maîtrise ?

Le monde du travail a été le grand perdant de ces trente dernières années. Toute volonté de reconquête de ce terrain perdu est légitime. L’écart entre le privé et le public, dernier bastion syndical, est préoccupant. On a vu en 1993 les salariés du privé passer brutalement de 37,5 années à 40 ans de cotisations retraite, avec calcul sur 25 ans au lieu de 10 ans.

Dix ans plus tard, le privé n’était pas massivement dans la rue pour défendre les fonctionnaires qui, à leur tour, passaient à 40 ans. Par ailleurs, je pense indispensable une conception républicaine du service public. Ce débat ne peut se résumer à une confrontation entre la droite (mais aussi toute une partie de la gauche), qui veut tout privatiser, pour respecter les directives européennes, et une conception du service public qui laisse entendre que plus on est de gauche, plus on doit réclamer de fonctionnaires, sans peser les conséquences de ces choix sur l’intérêt général. Je vous fais remarquer que je suis loin de la langue de bois, qu’on reproche souvent aux syndicalistes !

Quel message voulez-vous transmettre aux jeunes qui se lancent dans une carrière manuelle et ouvrière ?

Qu’il vaut mieux être un travailleur manuel fier, possédant son métier, sachant se vendre et se faire respecter par son patron, qu’un intellectuel raté.


*Touche pas au plomb
d’Isabelle Repiton et Pierre Cassen
Editions « Le Temps des Cerises »