L'AKP de son côté n'a pour se débarrasser légalement de la main mise de l'armée -, dernier rempart laïciste contre l'islamisation politique de la Turquie, mais rempart non démocratique, - que la solution Européenne et il joue donc cette carte à fond. Une carte qui lui permet dans le même temps de lisser son image auprès des européens naïfs et d'effectuer des réformes structurelles de fond afin de remettre son pays au niveau de l'Occident , tout comme l'avait fait avant lui Attaturk.

Visiblement cette stratégie, l'embellie économique de ses 5 dernières années et les positions nationalistes d'Erdogan ( sur Chypre, le PKK,etc..) ont parfaitement fonctionnées.

L'AKP vient d'être réélue avec 16.167.101 votes soit 46,49 % des voix. Ce parti récolte donc 340 députés (sur 550), ce qui correspond à la majorité absolue au Parlement . Un détail qui a son importance notamment pour l'élection du prochain président de la République, (traditionnellement un laïque pur et dur) qui a la capacité stratégique d'un droit de veto.

Autre nouvelle, des représentants du Parti pour une société démocratique (DTP), le principal parti kurde de Turquie, se sont présentés avec succès en candidats indépendants. Et 23 ont été élus. Or, influent dans le Sud-Est, le DTP est sous l'influence du PKK séparatiste.

La présence de plusieurs Kurdes dans l'Hémicycle promet des confrontations musclées avec les parlementaires nationalistes ( Le parti républicain du peuple (CHP) -nationaliste- qui compte désormais 112 élus et le parti de l'action nationaliste (MHP)-ultra nationaliste- 71 députés). Chauffés à blanc par les attaques des rebelles du PKK et les martiales promesses d'intervention militaire dans le nord de l'Irak, les plus excités pourraient, à l'occasion, transformer la Chambre en arène.

N'oublions pas que sur ce sujet ultra-sensible- Ankara a averti qu'il pourrait envoyer des troupes dans le nord de l'Irak si les discussions avec les Irakiens et les Américains prévues après les élections turques de dimanche ne règlent pas le problème des rebelles kurdes basés dans le nord de l'Irak.

La Turquie ne supporte plus que les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan continuent à bénéficier d'un sanctuaire dans les zones kurdes du nord de l'Irak, bien que les Etats-Unis aient placé le PKK sur leur liste d'organisations terroristes.

Elle accuse les Kurdes d'Irak d'aider les rebelles, en armes et en explosifs et veut des discussions trilatérales pour régler cette question.

«Nous allons leur demander de prendre toutes les mesures nécessaires ou nous ferons ce qui est nécessaire», a averti Erdogan sur la télévision Kanal-7.

Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gul a lui aussi souligné qu'Ankara voulait neutraliser les rebelles.

«Notre objectif n'est pas d'entrer en Irak mais de neutraliser l'organisation terroriste. Nous utiliserons notre droit (à l'autodéfense) tant que cette organisation continuera à frapper la Turquie», a-t-il déclaré à la télévision TGRT.

L'accroissement des attaques du PKK depuis le début de l'année a été l'un des thèmes de la campagne électorale, l'opposition accusant le Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdogan, en tête des sondages, de ne pas avoir une politique assez dure contre les rebelles.

N'oublions pas non plus que de son côté l'arme avait menacée d'intervenir ( donc de faire un coup d'état) si le prochain président de la République élu est islamiste «modéré».

Voilà, tous les ingrédients sont là pour venir éclairer toute la complexité d'un pays tiraillé politiquement, religieusement et territorialement entre divers forces qui réclament chacune la pleine légitimité de leur pouvoir.

Un pays que certain présentent comme laïc mais qui ne reconnait pas la séparation de la religion et du politique puisque l'Islam est la seule religion d'Etat et seuls ces imams sont salariés par lui.

Un pays où la situation des autres religions est de moins en moins un problème puisqu'historiquement il a réussit à en chasser ( voir génocider) toutes les minorités petit à petit et très bientôt quasi définitivement. Un pays 100% musulman, et très fier de l'être, mais qui accuse l'Europe de vouloir se sentir, au moins de par ses racines, grec et chrétienne (entre autres).

Un pays qui, depuis 1950, à chaque élection libre fait émerger un peu plus un parti islamiste. Comme un refoulé de la religion du Père. Mais un père qui ne serait plus Attaturk. Lequel d'ailleurs serait aujourd'hui condamné par les nouvelles lois en vigueur, lui qui déclarait.

«Depuis plus de 500 ans, les règles et les théories d'un vieux sheikh arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu'il apprend à l'école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu'à ses pensées les plus intimes. L'islam, cette théologie absurde d'un bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies.»

Le plus croustillant est que le renforcement de l’islam par le pouvoir turc est aussi le fait de la junte militaire qui avait pris le pouvoir en 1980. Dans le dessein de lutter contre le progrès des idées de gauche, le gouvernement militaire avait alors misé sur les islamistes. La constitution de 1982 rendait donc de nouveau obligatoire l’enseignement coranique (dans sa version sunnite exclusivement) dans toutes les écoles et collèges public ( et bien évidemment pas l'enseignement des -autres- religions !). Le gouvernement multipliait les autorisations d’ouverture d’école religieuses (officiellement prévu pour former des imams). Et surtout, en 1986, était promulguée une loi interdisant le blasphème sous peine de prison

On ne s'étonnera donc pas que, suite à la parution des fameuses caricatures danoises de Mahomet, la Turquie ait demandé au conseil européen qu’une loi anti-blasphème soit votée au niveau Européen !!!

Mais on ne joue pas impunément avec le feu. Il a fallu les victoires électorales des islamistes en 1994 et 1995, et la formation du gouvernement de Necmettin Erbakan en 1996, pour que l’armée, organisation tutélaire du régime turc, retrouve ses accents kémalistes et engage le combat contre les islamistes avec le peu de succès que l'on sait.

Le poids des écoles religieuses (imam hatep) , qui accueillent maintenant près de 500 000 élèves, les soupçons portés sur les «fonctionnaires islamistes» qui saperaient les fondements de l'Etat laïc (une «purge» avait déjà été préconisée en 2000 par Huseyin Kivrikoglu, alors chef d’état-major de l’armée) , la prolifération de salle de prières (mescit) au sein des habitations privées ou des entreprises encouragé par le gouvernement d'Erdogan officiellement au nom de la « liberté de culte » que réclame l'UE dans la perspective d'une adhésion (qui inquiète l'armée et les milieux laïques car elles ne peuvent pas être «controlées» par l'État), les diverses tentatives d'interdiction de l'alcool, de pénalisation de l'adultère l'article 301 du «nouveau» code pénal de. 2005, intitulé “Humiliation de l’identité turque, de la République, des institutions ou organes d’Etat”, et qui sanctionne les «accusés» de six mois à trois ans de prison ! Tout ceci ne permet pas de rester très positif quand à l'avenir de la turquie.

Quand au voile qu'essaient de réimposer partout l'AKP et en première ligne les membres du gouvernement qui en est issue, il est significatif que la Cour Européenne en confirme l'interdiction.

La Cour Européenne des Droits de l'Homme a effectivement décidé le 29 juin 2004 que l'interdiction des foulards islamiques dans les écoles publiques ne violait pas la liberté de religion. Dans une décision unanime, les sept juges ont déclaré que les interdictions de voiles étaient fondées pour protéger la nature laïque de l'état, particulièrement contre les exigences des extrémistes. Edictées au nom de la séparation de l'église et de l'état, de telles interdictions peuvent être considérées comme «nécessaires dans une société démocratique».

La décision a été prise dans le cas de Leyla Sahin qui s'opposait à la République de Turquie. Mlle Sahin, une ancienne étudiante du département de médecine de l'Université d'Istanbul, s'était vu interdire de passer un examen car elle insistait pour porter un foulard, en violation des règles vestimentaires officielles en vigueur dans les organisations d'état turques. Après avoir perdu son procès devant la Cour Suprême de Turquie, elle avait fait appel auprès de la Cour Européenne des Droits de l'Homme, laquelle fait partie du Conseil de l'Europe basé à Strasbourg, dont la Turquie est membre.

«Le principe de laïcité (est) assurément l'un des principes fondateurs de l'Etat turc» a déclaré la Cour dans son jugement. «La sauvegarde de ce principe peut être considérée comme nécessaire à la protection du système démocratique en Turquie».

La Cour Européenne avait de plus estimé que « le port du voile islamique est difficilement compatible avec l'égalité homme-femme ».

Ce qui vient naturellement compléter l'arrêt du 31 juillet 2001 Refah Partisi c. Turquie de la Cour européenne des droits de l'homme, où elle fait « observer l’incompatibilité des règles de la charia avec le régime démocratique ».

Une actuallité à suivre ...