Discours prononcé à la radio de Brazzaville le 11 Novembre 1940
Discours prononcé à la radio de Londres le 25 Novembre 1940
Discours prononcé à la radio de Londres le 29 Novembre 1940


11 Novembre 1940


Maréchal Foch! Vous dont le corps gît au Caveau des Invalides, mais dont l'âme hante toujours les âmes des soldats français, aujourd'hui 11novembre, un soldat français vient respectueusement vous faire son rapport.

Maréchal Foch! Vous qui gagnâtes la guerre à force de l'avoir voulu, sachez-le : ceux qui étaient nos chefs ont renoncé à la victoire et nous ont ordonné de nous soumettre à l'ennemi.

Maréchal Foch! Votre loyauté aussi bien que votre génie vous valurent et nous valurent cet honneur que vous fûtes choisi pour commander toutes les armées de tous les peuples alliés ou associés de la France. Hélas! apprenez-le: ceux qui étaient nos chefs nous ordonnèrent, en pleine bataille, de trahir tous nos Alliés.

Maréchal Foch! Vous avez toujours enseigné et démontré que l'on n'a pas le droit de se rendre tant qu'il reste des moyens de lutter; c'est ce qu'ont eu le courage de comprendre les Polonais, les Tchécoslovaques, les Belges, les Hollandais, les Norvégiens, les Luxembourgeois, tous les peuples, sans exception, dont le territoire national était aux mains de l'ennemi. Or, je dois vous le dire: ceux qui étaient nos chefs ont rendu l'épée de la France alors qu'il restait à la France un Empire de 60 millions d'hommes, gardé par 500 000 soldats, une aviation redoutable, une magnifique flotte intacte, des Alliés puissants et résolus.

Maréchal Foch! Vous qui, pas une minute, n'avez cessé de faire face au Nord contre l'ennemi, il faut que vous n'ignoriez pas que ceux qui étaient nos chefs ordonnent aux troupes qui les suivent de se tourner vers le Sud, dans le même sens que l'ennemi, pour venir à bout des Français qui veulent se battre pour la France.

Maréchal Foch! C'est un II novembre que vous avez fixé au front de la Patrie l'auréole de la Victoire. Eh bien! c'est ce II novembre que ceux qui étaient nos chefs viennent de faire à l'ennemi le serment de collaboration.

Mais je n'ai pas à vous rendre compte que de ces choses infamantes, car il y a des soldats, il y a des Français qui, eux, n'y ont point souscrit; il y a des Français, il y a des soldats qui, eux, prétendent les effacer. Nous sommes ces Français, ces soldats, nous les soldats français libres, et puisque ceux qui étaient nos chefs ont, par panique, vieillesse ou désespoir, renoncé à leur devoir, nous avons décidé, dans la honte et dans la douleur, de ne plus les reconnaître.

Nous avons décidé aussi, Monsieur le Maréchal, chef immortel que vous êtes, que nous suivrions votre exemple et que nous vous obéirions, à vous. Nous suivons votre exemple, nous exécutons vos ordres, en refusant de jeter nos armes, en continuant de combattre, là où nous le pouvons et comme nous le pouvons, en remontant peu à peu l'abîme du désastre.

Si nous arrachons, morceau par morceau, l'Empire Français aux « collaborateurs » de l'ennemi, afin de le garder pour la FraI1ce et d'y trouver des moyens de combat, si nous avons fait déjà rentrer dans la guerre le Tchad, le Cameroun, l'Oubangui, le Congo, nos colonies du Pacifique et, pas plus tard qu'hier le Gabon, c'est pour suivre votre exemple et exécuter vos ordres.

Loyalement unis, comme vous vouliez que les Français le soient, aux Alliés que vous commandiez, rassemblant peu à peu toutes les terres françaises, nous ferons peser dans la guerre une épée chaque jour plus lourde, nous ferons que la Patrie ait sa part dans la victoire et c'est nous qui lui rendrons son honneur, sa grandeur, son bonheur.

Monsieur le Maréchal nous ferons simplement ce que vous avez commandé que des soldats devaient faire, je veux dire : notre devoir.



25 Novembre 1940


1940 Le Général de Gaulle s'est rendu de nouveau à Londres. Les troupes françaises libres continuent de prendre leur part aux campagnes de Libye et d'Érythrée.

La terrible logique de la guerre achève de dissiper les nuées dont l'ennemi et ses agents de Vichy ont tenté d'aveugler la France.

La terrible logique de la guerre étale aux yeux des Franç~ toute l'étendue du crime qui s'appelle l'Armistice.

Tandis qu'à la frontière de la Libye et de l'Égypte, aussi bien qu'en Abyssinie, l'armée fasciste révèle son impuissance, tandis que nos alliés britanniques détruisent, à Tarente, les navires de Mussolini, tandis que les troupes italiennes battent en retraite sur toute la ligne devant nos alliés grecs 1, les Français comprennent, non sans colère, de quel rôle glorieux et décisif leurs armes ont été frustrées. Les Français comprennent non sans colère, quel rôle capital auraient joué dans la guerre, à partir de notre Afrique et de notre Syrie, nos troupes de l'Empire, notre aviation, notre flotte, toutes intactes le jour de l'Armistice et que la trahison a désarmées, livrées ou dévoyées.

La terrible logique de la guerre fait apparaître en quoi consiste le fameux « ordre européen » que prétendent imposer à la France l'ennemi et ses serviteurs de Vichy. La déportation des Lorrains, après celle des Alsaciens et en attendant celle des Flamands, des Picards et des Champenois, la détention abominable de deux millions de jeunes Français, l'assassinat des étudiants de Paris 1, ont renseigné tout le monde

La terrible logique de la guerre met en pleine lumière la vanité des prétendus chefs qni osèrent affirmer qu'ils allaient rénover la France, livrée par eux aux chaînes de l'ennemi. Les lois outrageusement violées, la destruction de toute liberté, politique, civique, sociale, de prétentieuses incompétences installées dans tous les postes, l'effondrement économique, la famine aux portes des foyers, voilà leur rénovation !

Mais la terrible logique de la guerre, à mesure qu'elle éclaire les Français, réveille en eux la passion salutaire d'où sortira leur délivrance. Cette passion, c'est la fureur, la bonne fureur, la féconde fureur, à l'égard de l'ennemi et de ses collaborateurs. C'est cette solide fureur française qui, malgré les soidisant armistices, l'occupation, les commissions de contrôle, la Gestapo, la Presse et la Radio soumises, maintient la France dans la guerre.

C'est cette puissante fureur française qui crée, jour après jour plus lourde,' autour des envahisseurs et de leurs complices de Vichy, l'atmosphère d'exil, puis d'angoisse, puis de menace, si profondément efficace.

C'est cette noble fureur française qui anime nos Forces Libres, servant sous les trois couleurs et la Croix de Lorraine, nos marins dans la mer du Nord, la Manche et l'Atlantique, nos aviateurs dans les ciels de Londres, de Librevi!le ou d'Addis-Abéba, nos troupes à la frontière du Tchad français et de la Libye italienne, ou en Égypte, ou au Gabon, nos bateaux marchands sillonnant les mers d'un bout à l'autre du monde.

C'est cette sainte fureur française, celle de Jeanne d'Arc, celle de Danton, celle de Clemenceau, qui nous rend l'espérance, qui nous fait retrouver des armes.

Cultivons cette fureur sacrée pour hâter le jour où la force aura fait justice de nos ennemis et de leurs amis de Vichy.


29 Novembre 1940


Il est maintenant établi que que si des chefs indignes ont brisé l'épée de la France la nation ne se soumet pas au désastre.

Il est maintenant établi que si de soi-disant gouvernants, affolés et enragés par les conséquences de leur crime, prétendent précipiter la France dans la collaboration hitlérienne, notre peuple refuse de se jeter dans cet enfer.

Il est maintenant établi que si l'ennemi et ses collaborateurs prodiguent aux Français Libres les outrages et les menaces, c'est vers les Français Libres que la Patrie regarde, c'est sur les Français Libres que la Patrie écrasée porte sa fierté douloureuse et sa frémissante espérance. Oui, la flamme de la résistance française, un instant étouffée par les cendres de la trahison, se rallume et s'embrase. Et nous-mêmes, les Français Libres, nous avons le glorieux devoir et la suprême dignité d'être l'âme de la résistance nationale.

Mais, justement, à cause de ce devoir et de cette dignité, nous tenons pour nécessaire de rendre compte au peuple français de ce que nous sommes aujourd'hui et de ce que nous voulons pour demain.
Ce que nous sommes? Nous sommes une armée et une armée de volontaires. Non point que tous les Français Libres portent des armes, car, dans cette guerre totale et mondiale, nous luttons sur tous les terrains. Mais nous sommes une armée et une armée de volontaires parce que tous, sans exception, nous n'avons qu'un but : servir.

Chacun de nous est un homme qui lutte et qui souffre - oui! qui lutte et qui souffre non pour lui-même mais pour tous les autres.

Les résultats? Eh bien! Nous avons en ce moment 35 000 hommes sous les armes, 20 vaisseaux de guerre en service, un millier d'aviateurs, 60 navires marchands sur la mer, de nombreux techniciens travaillant à l'armement, des territoires en pleine activité en Afriqne, en Inde Française et dans le Pacifique, des groupements importants dans tous les pays du monde, des ressources financières croissantes, des journaux, des postes de radio et, par-dessus tout, la certitude que nous sommes présents à chaque minute dans l'esprit et dans le cœur de tous les Français de France.

Que voulons-nous ? D'abord, combattre.
Combattre pour contribuer à vaincre l'ennemi. Entendons bien que le vaincre, ce ne doit pas être seulement le chasser du érritoire, mais bel et bien briser l'Allemagne, ce corps physique et moral dont le poids écrase le monde, dans sa chair et dans son âme.

Mais, cette victoire, cette victoire certaine, nous voulons, nous, l'Armée des Français Libres, qu'elle soit, le plus possible, une victoire française. C'est pourquoi nous prétendons rassembler peu à peu dans la guerre tout l'Empire et toute la France, quand bien même il nous faudrait libérer par la force les Français empêchés de faire leur devoir par l'épouvantable équivoque de l'obéissance aux gouvernants de trahison.

De cette victoire certaine, de notre victoire, nous entendons, nous, les Français Libres, qu'une France nouvelle doit sortir. Une telle guerre est une révolution, la plus grande de toutes celles que le monde a connues. Ce que nous apportons, nous, les Français Libres, d'actif, de grand, de pur, nous voulons en faire un ferment. Nous, les Français Libres, entendons faire lever un jour une immense moisson de dévouement, de désintéressement, d'entraide.

C'est ainsi que,demain, revivra notre France.