Discours prononcé au Foyle's Luncheon Club le 9 Janvier 1941
Discours prononcé sur la BBC le 23 Janvier 1941
Discours prononcé sur la BBC le 31 Janvier 1941

9 janvier 1941


Eminence, Mesdames, Messieurs,

En voyant réunis ici, en présence de Son Éminence le cardinal Hinsley, tant d'hommes de qualité, je mesure mieux que jamais l'amitié que le peuple anglais conserve à mon malheureux, mais noble et grand pays, malgré tant d'événements douloureux et, peut-être, en partie à cause de ces événements. Je mesure, en même temps, l'intérêt particulier que vous voulez bien porter à ce fragment de la France qui lutte aujourd'hui aux côtés de ses Alliés pour la libération de la Patrie et pour les grands buts communs.

Une telle sympathie m'engage à parler simplement et nettement de ce qu'est la France Libre.

Trois éléments sont à la base du mouvement des Français Libres. Le premier est la conviction que la France n'est pas vaincue. Le second est le sentiment que, dans une guerre où le destin de la France est lié à celui de l'Angleterre et de leurs alliés communs, l'honneur l'oblige à combattre tant que l'Angleterre et les Alliés combattent. Le troisième est le refus de reconnaître comme valable l'autorité d'un gouvernement irrégulier du point de vue constitutionnel et, au surplus, placé dans la dépendance de l'ennemi.

Comment et pourquoi la France se reconnaîtrait-elle vaincue ? Assurément, son armée a subi dans la métropole une terrible défaite, car c'est le propre des moyens mécaniques qu'ils peuvent produire de tels résultats foudroyants. Il est de fait qu'au moment de la capitulation une grande partie de la population fuyait l'invasion. Il est de fait que la plupart des chefs civils et militaires, physiquement et moralement épuisés par l'épreuve, ne possédaient plus l'énergie ni la clairvoyance nécessaires pour prendre et imposer les grandes décisions.

Mais la France n'est pas vaincue, parce qu'il lui reste son Empire, étendu sur une surfa~e de 12 millions de kilomètres carrés, peuplé de 65 millions d'habitants, possédant dans quatre parties du monde et, particulièrement, dans la Méditerranée et dans l'Océan Atlantique, une position essentielle; parce qu'il lui reste une flotte intacte, la deuxième de l'Europe; parce qu'il lui reste une flotte marchande de 2 millions de tonneaux; parce qu'i! lui reste 50 milliards de francs d'or; parce qu'enfin il lui reste son âme. Les hommes qui signèrent la capitulation de juin ont méconnu tout cela. La France Libre, elle, ne le méconnaît pas. Elle remet au jeu de la guerre les territoires de l'Empire, les troupes, les navires de guerre, les bateaux marchands, à mesure qu'elle en dispose. La France Libre s'efforce de mériter cette admirable parole de Son Eminence le Cardinal Hinsley : « L'Esprit de la France n'est pas écrasé, l'Esprit de Sainte Jeanne d'Arc vit toujours et vaincra.»

C'est par là que la France Libre sauvegarde l'honneur de la Patrie. Tandis que l'Empire britannique porte à son tour héroïquement le poids presque total de cette lutte gigantesque, la France Libre fait en sorte que des Français combattent à ses côtés jusqu'à la lliort ou jusqu'à la victoire. Elle entretient dans le peuple français cette fidélité de sentiment à l'égard des Alliés qui, seule, empêche aujourd'hui l'ennemi d'utiliser pour sa guerre la nation qu'il tient en servitude et qui, seule, permettra de reconstruire l'Europe dans le droit et dans la liberté.

Une telle action implique que la France Libre se sépare, non point évidemment de la France, puisque c'est en elle que reposent le salut, l'honneur, l'âme de la France, mais des malheureux gouvernants qui prétendent, à Vichy, parler et agir au nom du peuple français. Ces hommes, qui ont saisi le pouvoir par un pronunciamento de panique, ces hommes qui ont détruit du jour au lendemain les institutions du pays, supprimé toute représentation du peuple, interdit à l'opinion de s'exprimer par quelque moyen que ce soit, ces hommes qui ont accepté, non seulement la servitude, mais la collaboration avec l'ennemi, ces hommes-là, la France Libre ne leur reconnaît ni justification, ni pouvoir légitime. La France Libre oppose à leur autorité politique toute la tradition des libertés françaises et, à moins qu'ils ne rentrent dans le devoir, c'est-à-dire dans la guerre, la France Libre oppose à leur autorité militaire cette parole de Napoléon : « Un général soumis à l'ennemi n'a plus le pouvoir de donner des ordres.»

Certes, l'effort qui consiste à reporter dans la lutte toutes les portions des territoires et du peuple français qui en ont la possibilité est un grand et parfois dur effort. Dans l'ordre politique, dans l'ordre administratif, dans l'ordre militaire, la France Libre est partie littéralement de rien. L'impression produite par le désastre, les ordres donnés de Bordeaux, puis de Vichy, à toutes les autorités, le doute partout répandu sur la capacité de résistance de l'Angleterre et sur les véritables intentions des États-Unis, la propagande de l'ennemi et de ses collaborateurs, auraient pu faire penser que le grand mouvement national auquel nous assistons devait être détruit dans l'œuf. C'est le contraire qui s'est produit. Non seulement la France Libre a déjà rallié des territoires dont la population atteint 6 millions d'hommes, non seulement elle a mis sur pied des troupes, des navires de guerre, un noyau d'aviation, une flotte marchande, non seulement elle a groupé dans les pays étrangers presque tous les Français qui y vivent, non seulement elle est devenue, pout la France, pour l'Empire, pour l'étranger, pour l'ennemi, le symbole de la résistance nationale, mais surtout elle a pris dans toutes les parties de l'opinion française une influence prépondérante.

Il faut savoir que le 1er janvier dernier, sur notre simple demande, l'immense majorité des Français en territoire occupé et en territoire 'non occupé ont participé à une grandiose manifestation. Pendant une heure - l'heure d'espérance - les Français ont laissé vides les rues des villes et des villages - où ne passaient plus que les ennemis - et se sont retirés dans leurs maisons pour y penser tous ensemble à la Patrie et à la Victoire. Désormais, il est prouvé que ceux qui parlent au nom de la France écrasée et bâillonnée, ce ne sont ni les infâmes journaux, ni les postes de radio contrôlés par l'envahisseur, ni les ministres qui, à Vichy, se disputent les apparences du pouvoir. Ceux qui parlent au nom de la France, ce sont les Français Libres. Et, si réduit• que semble être leur nombre, si modestes que soient leurs personnes, ils se
sentent revêtus de la dignité d'hommes en qui s'incarne l'avenir de la Patrie.

Si je crois devoir évoquer devant vous le rôle que joue la France Libre dans cette résurrection nationale, je me plais à proclamer bien haut que l'Angleterre y contribue dans une mesure incalculable. Elle y contribue d'abord par son admirable résistance. Recevoir tant de bombes sur vos villes, vos ports, vos usines, accroître néanmoins chaque jour votre production de guerre, supporter les pertes, les fatigues, les restrictions, voir vos convois attaqués continuellement sur les mers, sans que fléchisse votre volonté de vaincre, c'est encourager votre Alliée, c'est tendre la main à la France. L'Empire britannique contribue directement à redresser l'esprit de résistance de mon pays par ses victoires magnifiques au bord de la Méditerranée. L'Angleterre y contribue, enfin, en soutenant la France Libre. Et je me permets de déclarer ici qu'en décidant, dès le lendemain de 1'« Armistice », d'aider par tous les moyens ceux des Français qui avaient choisi de combattre, en leur faisant une place honorable parmi les Alliés fidèles, en discernant quelle pourrait être leur importance dans la lutte et, peut-être un jour, dans la paix, le Gouvernement britannique a montré une prescience des événements et une confiance dans le peuple français dont l'Histoire reconnaîtra l'habileté et la générosité. C'est là, peut-être, un des actes les plus importants de cette guerre. Je suis sûr que les hommes d'Etat qui ont su l'accomplir verront les faits leur donner raison. Je suis sûr que M. Winston Churchill n'aura pas à regretter d'avoir dit: «Je refuse de croire que l'âme de la France soit morte et que sa place parmi les grandes nations du monde puisse être perdue à jamais. On ne s'est jamais trompé en ne désespérant pas de la France!

La conscience qu'ont prise les Français Libres de ce qu'ils représentent déjà, de ce qu'ils représenteront demain, ne fait que les confirmer dans leur résolution de n'être rien que de simples serviteurs de leur pays. Sans doute, l'affreuse situation dans laquelle se trouve la nation et les nécessités de la guerre les obligent-elles à décider et à agir en dehors du cadre normal des pouvoirs, puisque ce cadre est brisé; sans doute, ces hommes, qui luttent, qui souffrent et qui prient, ont-ils le droit et le devoir de porter un jugement sur les causes du désastre momentané de la France. Sans doute, prétendent-ils démontrer par leur union, par leur renoncement, par leur élan spirituel ou par leur foi religieuse quelles sont les voies politiques sociales, morales dans lesquelles leur Patrie retrouvera son bonheur et sa grandeur. Mais les Français Libres se gardent de prétendre rien usurper. Ce n'est pas eux qui déchirent les droits et les libertés, sous prétexte d'accomplir une prétendue révolution nationale en vue d'un ordre européen dont l'ennerpi dicte les règles. Ils déclarent que c'est à la France, à la France seule, de décider, quand elle pourra le faire, de son régime et de ses institutions. Ils proclament que, du jour où existeront, de nouveau, un gouvernement français régulier et indépendant de l'ennemi et une véritable représentation nationale, ils se soumettront à leur légitime pouvoir (1).

En attendant, il faut vaincre, et les Français Libres chassent de leur esprit l'illusion que la victoire doit être proche et facile. Mais, dans toute la mesure de nos forces, côte à côte avec l'Empire britannique, côte à côte avec nos autres Alliés, nous suivrons la voie de la guerre. Comme le voyageur gravissant un dur chemin s'encourage à la vue de ses compagnons tendant au même but, marchant du même pas et chantant la même chanson, ainsi nous nous affermissons en connaissant de quelle équipe

nous sommes. Pour nous, nul réconfort ne vaut la certitude de lutter pour un idéal partagé par les millions d'hommes qui refusent l'esclavage pour eux-mêmes et pour les autres. Nous ne trouverons pas, pour nous exprimer nousmêmes, de plus puissante expression que celle dont vient de se servir le Président Roosevelt en proclamant ce que veut la grande nation amencame : « Cette nation, dit-il, a placé ses destinées dans les mains et dans les cœurs de millions d'hommes et de femmes libres. Elle a placé sa foi dans la liberté sous la direction de Dieu.»
Dans l'œuvre du salut commun, les Français Libres feront que la France prenne, jusqu'au bout et comme toujours, sa part.

(1.) Ces déclarations, qui ne font au surplus que confirmer l'engagement déjà pris par le Général de Gaulle (à Brazzaville, le 27 octobre 1940) de rendre compte de ses actes aux représentants du peuple français dès qu'il aurait été possible à celui-ci d'en désigner librement, tendent à combattre la propagande qui, en France, à Londres et aux États-Unis, cherche à présenter le Général de Gaulle comme un dictateur, ou tout au moins comme un homme hostile ou étranger aux principes démocratiques.


23 janvier 1941


L'ennemi descend sur la Méditerranée. L'ennemi rassemble de puissants moyens au centre même de la mer latine, en Sicile, à une demi-heure d'avion de Tunis et de Bizerte.

Pendant ce temps, il paraît qu'à Vichy, sous le signe de l'infaillibilité, de la collaboration, de l'ordre européen et de la révolution nationale, on n'a pas encore décidé si l'on devait marcher enfin, pour une fois, vers l'honneur, ou toujours, toujours, vers la honte.

Mais, au milieu des miasmes qui empestent son ciel, la France n'aspire qu'au bon air frais pour animer son courage. La France se détourne avec dégoût des intrigues et querelles d'esclaves des collaborateurs de l'ennemi. La France, depuis sept mois trahie et pillée dans son territoire et maintenant menacée dans son Empire, a fixé, une fois pour toutes, sa volonté et son espérance.

Par l'immense plébiscite silencieux du 1er janvier dernier, la France a fait connaître au monde ce qu'elle veut et ce qu'elle croit. La France a fait connaître au monde qu'elle se tient pour l'avant-garde, provisoirement défaite mais nullement réduite, du parti de la liberté. Avant-garde dont certaines parties sont maintenant retournées au combat et dont d'autres éléments la flotte, l'Afrique du Nord, l'Afrique Occidentale, la Syrie - attendent, pour en faire autant, que leurs chefs fassent leur devoir.

Quant aux soi-disant réformes dont les coupables de la capitulation essaient d'aveugler le pays, la France tient toutes ces vénéneuses tromperies pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour des champignons poussés sur la pourriture du désastre. Quand, un jour, sur notre territoire, l'ennemi aura dû reculer seulement d'un kilomètre, on verra ce que pèseront l'infaillibilité, la collaboration, l'ordre européen, la révolution nationale !

Oh ! certes, l'ennemi et les amis de l'ennemi tâchent de faire que la France désespère d'ellemême et des autres. C'est par le désespoir seulement que l'ennemi et les amis de \' ennemi pourraient réduire l'âme de la France et faire tomber les fusils des mains de ceux qui, dans l'Empire, s'en servent déjà ou se disposent à s'en servir.

Mais, malgré ces honteux efforts, la flamme des espérances françaises est plus brûlante que jamais. Pour l'ennemi, c'est perdre son temps, pour les amis de l'ennemi, c'est descendre inutilement plus bas d'un degré dans la bassesse, que de prétendre éteindre cette flamme. Car les Français ont fait, en secret, le compte de toutes les forces et de toutes les faiblesses. Les Français sont aujourd'hui certains de la victoire par les armes.

Voilà pourquoi, notre dame la France tend vers ses soldats, ses marins, ses aviateurs combattants, ses pensées et ses espoirs. Voilà pourquoi l'entrée victorieuse à Tobrouk des troupes françaises unies aux troupes de nos Alliés compte mille fois plus, pour tous les hommes et toutes les femmes de chez nous, que les nuées de Vichy. Voilà pourquoi, si, demain, l'ennemi prend pied dans notre Tunisie, avec ou sans le consentement de Vichy, l'Empire tout entier fera bloc pour la guerre de libération.

Le devoir, c'est la guerre! L'avenir, c'est la victoire !


31 janvier 1941


L'empire italien s'écroule sous les coups de nos Alliés britanniques aidés par des troupes françaises. L'Amérique commence à mettre en œuvre ses immenses ressources. La France et son Empire, en dépit de l'effort de la lâcheté et de la trahison, sortent du désespoir et regardent vers la victoire. Partout, en Europe, les peuples asservis remuent leurs chaînes. Chez l'ennemi, malgré les apparences, la confiance s'en va, l'angoisse se fait jour.

Cependant, tout le monde comprend que la partie n'est pas jouée. Tout le monde comprend que l'ennemi va chercher, coûte que coûte, à ressaisir l'avantage. Tout le monde comprend, notamment, que la grande bataille de Méditerranée va s'élargir tout à coup, comme la flamme portée dans la poudre.

Or, le destin de la France est directement lié à l'issue de la grande bataille de Méditerranée. Si cette bataille était perdue, c'en serait fait pour longtemps de l'indépendance française, et c'en serait fait de l'Empire. Il faut être un fou ou un ami de l'ennemi pour refuser de voir ce que seraient une France et un Empire français riverains d'une Méditerranée où domineraient Hitler et Mussolini. Que la bataille soit, au contraire, gagnée et voilà scellé le destin des ennemis. Car la victoire, pour prendre son vol vers l'Europe et vers la France, disposerait des bases de départ offertes par la mer latine. Et chaque Français croisant un Allemand pourrait se dire avec certitude : « Celui-là sera demain un prisonnier ou un cadavre ! »

Dans la bataille de Méditerranée, les Forces Françaises Libres prennent leur part, pour la France. Et je dis, moi, leur Chef, que des faits d'armes comme ceux de nos soldats, à Tobrouk, à Mourzouk, à Kassala, des croisières comme celles de notre Narval, des actions aériennes comme celles de nos aviateurs dans les ciels de Libye et d'Abyssinie, sont de ces pures pages de gloire que répéteront avec orgueil les enfants de nos enfants. Mais j'annonce aussi, moi, leur Chef, que ces magnifiques épisodes vont être suivis bientôt d'actions beaucoup plus étendues. Grâce à un grand effort de discipline, d'enthousiasme et d'organisation, nous avons maintenant des troupes, des navires, des escadrilles, dont on entendra parler.

Généraux, officiers, sous-officiers, soldats de l'Afrique française, mes camarades, à nous ! Allez-vous rester l'arme au pied, humiliés, désespérés, quand le sort de la France et de l'Empire se décide à portée de vos fusils ? Tandis que, pour commencer, les hommes de Catroux entrent à Tobrouk et que les hommes de Larminat prennent Mourzouk, ne voyez-vous pas qu'il ne tient qu'à vous de saisir, pour commencer, Ghat et Ghadamès et d'enlever Tripoli ? Ne briserez-vous pas, comme nous l'avons fait, pour le service de la France et pour l'honneur de nos armes, les honteuses consignes d'inertie par quoi douze douzaines de traîtres, douze centaines de lâches et douze milliers d'imbéciles prétendent maintenir l'Empire dans leur propre capitulation ?

Généraux, officiers, sous-officiers, soldats de l'Afrique française, mes camarades, à nous ! Ensemble, faisons la plus juste des guerres, la guerre de l'honneur et de la libération !