Discours de Gaulle, Novembre 1941
Par Eric de Roche le mercredi 19 novembre 2008, 08:09 - Culture - Lien permanent
16 Novembre 1941 Offensive allemande vers Moscou. 18 Novembre 1941 Cédant à un ultimatum allemand, Pétain a relevé le Général Weygand de son commandement en Algérie. Le 15 décembre, le Général Juin, qui remplace Weygand à la tête de l'armée d'Afrique, se rendra à Berlin sur convocation de Gœring.
20 Novembre 1941 Sous la pression allemande, le Général Weygand est relevé par le gouvernement de Vichy de ses fonctions de Délégué général en Afrique du Nord.
Discours prononcé à Londres au déjeuner de l'association de la presse étrangère le 7 Novembre 1941
Discours prononcé à la radio de Londre le 11 Novembre 1941
Discours prononcé à l'Albert Hall de Londres le 15 Novembre 1941
Discours prononcé à l'université d'Oxford le 25 Novembre 1941
Le drame de la guerre bouleverse à ce point l'âme des peuples, il est tellement nourri de passions, d'illusions, d'exagérations, qu'on éprouve toujours quelque peine à s'élever au-dessus du tumulte pour considérer les froides et claires réalités dont, en dernier ressort, tout dépend. Pourtant, puisque vous avez bien voulu m'offrir l'occasion de m'exprimer devant vous, je voudrais essayer d'évoquer aussi objectivement que pos~ible quelques idées et quelques données de bon sens qui me paraissent essentielles au problème de la victoire.
Il y a deux ans, deux mois et une semaine que' cette guerre a commencé. Pendant ce temps, il est incontestable que l'ennemi a mené le jeu. L'initiative qu'il a saisie le 1er septembre 1939, il la garde encore aujourd'hui. Non point, certes, que ses adversaires n'aient eux-mêmes rien entrepris. Mais c'est un fait que la partie fut toujours dominée par les offensives allemandes. Toutefois, c'est également un fait que le rythme de ces colossales attaques s'est actuellement ralenti.
On avait vu, au cours des dix premiers mois, l'assaillant venir à bout de toute résistance organisée, en Pologne, en Norvège, en Hollande, en Belgique, en France, par ce qu'il appelait lui-même, à juste titre, des attaques éclairs. D'un seul bond, étaient réalisées la rupture et la confusion du système de défense adverse. Ensuite, et en vertu d'une sorte d'accélération automatique, les résultats allaient se précipitant, de plus en plus étendus et de plus en plus rapides, jusqu'à l'écroulement du vaincu dans un délai qui se comptait en jours.
Mais on a vu, pendant les seize mois suivants, ce terrible système de surprise, de rupture et d'exploitation perdre de sa fabuleuse efficacité. Il a fallu constater qu'impuissant à se déployer tout entier contre l'Angleterre il ne pouvait réussir à abattre la puissance militaire russe malgré d'importants succès. Car enfin, les vaines velléités d'invasion de la Grande-Bretagne, la stabilisation prolongée autour de Leningrad, la dure et lente bataille de Moscou, la progression pas à pas vers l'embouchure du Don, n'ont aucun rapport avec les foudroyantes percées de septembre 1939 en Pologne et de mai 1940 en Belgique et en France.
Au fond, l'ennemi se trouve à présent, face à l'Angleterre, face à la Russie, face à l'Asie et face à l'Afrique, devant des adversaires suffisamment forts et des conditions géographiques suffisamment difficiles pour que son système de guerre ne puisse plus lui assurer nulle part des résultats décisifs.
On pourrait sans doute concevoir que ce commencement d'équilibre fût susceptible de se rompre à nouveau en faveur de l'ennemi s'il était en mesure d'accroître notablement et rapidement ses moyens. Que l'Allemagne parvienne à mettre en ligne, dans un avenir rapproché, par exemple une aviation, des troupes blindées, une flotte, doubles ou triples de celles dont elle dispose, alors il serait possible d'imaginer qu'elle pût arracher la seule sorte de victoire qui vaille, je veux dire la victoire finale. Mais on n'aperçoit nullement la probabilité d'un tel accroissement. Il y a déjà bien des mois que l'industrie de guerre allemande a atteint le. plus grand rendement possible, que le Reich a mis sur pied le maximum de ses effectifs, qu'il tire de son armement tout ce qu'il peut donner, sur terre, sur mer et dans les airs. Et il n'y a, d'autre part, aucune raison de penser que ce peuple, éprouvé par l'usure qui est la rançon inévitable de son effort, tire soudain de son propre fond ce paroxysme d'enthousiasme qui lui permettrait, peut-être, de se surpasser lui-même.
Il est vrai que ses récentes conquêtes lui ont procuré des ressources nouvelles. Soi l'on se contentait, pour apprécier ce supplément en matières premières, production et main-d'œuvre, d'additionner les chiffres fourms par les statistiques d'avant-guerre sur le potentiel des Pays-Bas, de la Belgique, du Nord et de l'Est de la France, de la region parisienne, de l'Ukraine et du Donetz, on obtiendrait, en effet, un total assez impressionnant. Mais l'état dans lequel l'ennemi a trouvé beaucoup de mines et beaucoup d'usines, les difficultés multiples et les délais prolongés qu'exigent l'adaptation des industries à des conditions arbitrairement imposées, enfin le médiocre rendement d'une main-d'œuvre récalcitrante, donnent à croire que le vainqueur ne pourrait tirer de ses conquêtes autre chose qu'un appoint sans une longue et paisible période d'organisation.
Il paraît donc conforme à la logique des événements que l'Allemagne çherche à obtenir bientôt le répit qui lui est nécessaire. Nous la verrions, alors, sous une forme ou une autre, déclarer prochainement la paix. Un tumulte, tour à tour confus et éclatant, se déchaînerait sur le monde. Tous les instruments imaginables de la propagande joueraient leur partie dans ce tonitruant orchestre. Tous les sentiments humains, les plus élevés comme les plus bas, l'appel germanique tenterait de les émouvoir. Chaque adversaire serait séparément, tantôt flatté sans mesure, tantôt frénétiquement outragé. L'ambition et la peur, la religion et la libre pensée, le capital et le travail, l'ordre et la révolution, le Nord et le Sud, l'Orient et l'Occident, se verraient successivement prodiguer les menaces ou les assurances. L'univers retentirait de l'alternance étourdissante des imprécations d'Hitler et de ses serments d'éternelle amitié.
Pour vraisemblables que puissent paraître, de la part de l'Allemagne, de telles sollicitations, il est d'avance bien certain qu'elles ne sauraient être accueillies. Le parti de la liberté a compris, une fois pour toutes, qu'il doit à son propre salut de ne plus jamais se prêter au jeu de son ennemi mortel. Les hommes à qui incombe la charge de diriger l'effort des démocraties dans ce conflit décisif ont fixé catégoriquement le but et la volonté de tous ceux qui combattent pour la liberté du monde.
M. Winston Churchill disant: « Nous avons proclamé notre détermination de ne pas faire la paix jusqu'au moment où les pays ravagés et esclaves seront libérés et où la domination nazie sera enfin brisée » ; M. Staline criant: « C'est une question de liberté ou d'esclavage, de vie ou de mort » M. Roosevelt affirmant : « Le danger est là, présent. Il provient d'un ennemi dépourvu de toute loi, de toute moralité, de toute liberté et de toute religion », sont inflexiblement d'accord. Il n'y a aucune chance que soit accordé à l'adversaire le répit qui lui permettrait d'établir sa force sur des bases plus larges pour revenir à la charge dès que le ressort guerrier des nations honnêtes se serait, une fois de plus, détendu. Le problème qu'il s'agit de résoudre quoi qu'il doive en coûter n'est point du tout celui de la paix, mais celui de la guerre. Et voici que les événements, tout en révélant peu à peu que l'agresseur est, au total, impuissant à triompher, pourvu qu'il n'obtienne point de trêve, vont peu à peu offrir aux Alliés les occasions et les conditions des initiatives victorieuses.
Constatons, d'abord, que les dures expériences qu'il leur a fallu subir leur ont permis de voir très clairement par quels moyens s'obtiennent les succès. De même que, vers la fin de 1915, nous avons discerné que les assauts, pour réussir, exigeaient la combinaison d'une énorme artillerie lourde et d'une infanterie bien dotée de mitrailleuses, de même, vers la fin de 1941, nous savons que la force mécanique, terrestre, aérienne et navale, est désormais l'instrument sine qua non de la victoire. Si, lors de la dernière guerre, la première de toutes les conditions était la fabrication d'une quantité colossale de munitions, dans cette guerre-ci tout se ramène, en dernier ressort, à la production des tanks, des avions et des navires. A partir du moment où les Alliés étaient parvenus, naguère, à mettre en ligne plus de canons tirant plus d'obus et des obus plus lourds que ne pouvait le faire l'ennemi, le triomphe était virtuellement assuré. A partir du moment où les peuples libres disposeront d'une supériorité suffisante en fait de tanks et d'avions, comme ils l'ont déjà en fait de navires, leur victoire ne fera plus de doute. Dans cette guerre, le secret de la victoire est, désormais, du domaine public et le plus simple enfant dans la rue le formule tout aussi bien que l'homme d'Etat ou le chef d'armée.
Certes, pour avoir enfin assez de tanks, assez d'avions et assez de ces objets, installations et accessoires, qui permettent de bien employer tous ces avions et tous ces tanks, il faut un gigantesque effort. Si l'on mesure l'étendue des champs de bataille, terrestres, aériens, navals, où l'on se bat actuellement et de ceux où, quelque jour, le combat devra s'engager en Europe, en Afrique, en Asie, si l'on évalue la masse des moyens dont disposent déjà nos ennemis ou dont ils peuvent disposer, si l'on tient compte, enfin, de leur position centrale, beaucoup plus avantageuse pour concentrer rapidement leurs efforts que celle des peuples libres séparés par de vastes distances, on est conduit à juger nécessaires des quantités de matériel telles qu'on les eût, naguère, qualifiées d'astronomiques, mais qui ne sont que banales en comparaison de l'espace, de l'enjeu et des possibilités. Oui, c'est peut-être l'action de 100000 tanks, liée à celle de 100000 avions et nourrie par 50 millions de tonnes de navires qui fera crouler le système mécanique de l'ennemi et, avec lui, tout l'édifice de la tyrannie allemande.
Qu'un tel effort de fabrication soit dans l'ordre du possible, pour un ensemble de nations qui détient encore la grande majorité des ressources du monde, cela est bien évident. Prenons pour base d'appréciation les chiffres de la production des principales matières premières dans l'année 1938, en admettant même que les peuples libres ne sauraient pas les accroître pour ce qui les concerne, et que les Allemands soient en mesure de tirer des territoires conquis exactement ce qu'ils fournissaient en temps de paix. Sans doute, pour le fer et l'aluminium, la balance est à peu près égale. Mais l'Amérique, l'Empire britannique et la partie de la Russie qui échappe à l'invasion produisaient, en 1938, un milliard de tonnes de charbon contre 400 millions aux Puissances de l'Axe et à celles qu'elles ont asservies. Pour le pétrole, 266 millions de tonnes contre 8 millions. Pour le nickel, 110 000 tonnes contre 3000. Pour l'étain, 2 millions de tonnes contre 20 000. Pour le cuivre, 2 millions de tonnes contre 190000. Pour le caoutchouc, l million de tonnes contre rien. Pour le coton, 6 millions de tonnes contre rien. La capacité et l'agencement des outillages dans les pays encore libres l'emportent, au total, d'au moins 100 %. Les effectifs de la main-d'œuvre qualifiée sont supérieurs de plus du double. Quant à ceux de la main-d'œuvre banale, ils sont, de notre côté, pratiquement inépuisables. En somme, si par impossible les peuples libres se dispensaient d'écraser Hitler, ils seraient comme le colosse qui préfère se soumettre au nain, plutôt que de se tenir debout.
Hitler a pu croire, en effet, qu'il parviendrait à ses fins en jouant perpétuellement sur l'insouciance de ses adversaires. Je ne pense pas qu'aujourd'hui il ait encore beaucoup d'illusions. A vous, messieurs, dont c'est la tâche et l'honneur d'éclairer l'opinion et, par là, d'éveiller la conscience du monde, il appar-tient de contribuer à dissiper les derniers espoirs de l'ennemi. Nous sommes au mom~nt précis où la victoire est toute prête à changer de sens. Mais la victoire se paye cher et dans une monnaie qui a cours. Le prix de la victoire, c'est un effort plus grand. La seule monnaie qui vaille, pour gagner cette guerre de machines, c'est une écrasante force mécanique.
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Au fond de votre tombe vendéenne, aujourd'hui II novembre, Clemenceau! vous ne dormez pas.
Car, certainement, la vieille. terre de France qui vous enterre pour toujours a tressailli avec colère tandis que le pas insolent de l'ennemi et la marche feutrée des traîtres foulaient le sol de la patrie.
Ah! Vieux Tigre! De votre temps nous avions des canons qui hachaient les rangs allemands, des chefs que rien n'abattait et une caponnière à Vincennes pour faire justice de la trahison. Nous avions vous, qui répondiez à toutes les voix de l'infamie : « La guerre ! Rien que la guerre! Le pays connaîtra qu'il est défendu ! »
Mais, à présent, nos armes sont livrées aux mains de l'ennemi; les chefs se sont rués à la capitulation pour mieux courir ensuite aux places; les pelotons d'exécution ne fusillent que de bons Français; et la bouche de ceux qui prétendent gouverner notre pays ne s'ouvre que pour lui ordonner de se rouler dans la boue.
Et pourtant, malgré la honte du désastre et le martyre de la servitude, la France, sachez-le bien! s'est retrouvée, ce II novembre, tout entière tendue dans l'espoir de vaincre et le serment de se venger.
Président Clemenceau! La France aujourd'hui a regardé plus loin que sa douleur. Elle a vu l'ennemi décidément impuissant à réduire notre bonne et brave alliée l'Angleterre. Elle a vu les armées allemandes tenues en échec sur chaque mètre courant de l'immense front de Russie. Elle a vu l'Amérique s'avançant pas à pas vers le théâtre des batailles. Elle a vu les forces croissantes des Alliés se rassembler sur tous les fronts du monde pour écraser l'envahisseur. Elle a vu ses propres drapeaux, fièrement tenus par des soldats fidèles, flotter parmi les combattants.
Père-Ia-Victoire ! le soir du grand 11 novembre, quand la foule, ivre de joie, s'épuisait à vous acclamer, vous avez crié les seuls mots qu'il fallait dire. Vous avez crié : « Vive la France! » Eh bien! vous n'avez pas crié pour rien! La France vivra et, au nom des Français, je vous jure qu'elle vivra victorieuse.
Quand la victoire sera gagnée et que justice sera faite, les Français viendront vous le dire. Alors, avec tous les morts, dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix.
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Le Général de Gaulle s'adresse aux Français présents en Grande-Bretagne au cours d'une réunion organisée à l'Albert Hall de Londres
Le voyageur qui gravit la montée s'arrête parfois quelques instants pour mesurer le chemin parcouru et s'orienter vers le but. Ainsi avons-nous jugé bon de nous rassembler aujourd'hui, sur: j'initiative émouvante des Français de Grande-Bretagne, pour nous réconforter nous-mêmes par le spectacle de notre union et nous affermir sur le dur chemin de la lutte pour la patrie. Cela nous sera facile, car, malgré le tumulte de la guerre, jamais encore nous n'avons plus clairement discerné ce que nous sommes, ce que nous voulons et pourquoi nous sommes certains d'avoir choisi la meilleure part pour le service de la France.
Ce que nous sommes ? Rien n'est plus simple que de répondre à cette question. Il y aura dix-sept mois demain qu'elle a été posée et résolue. Nous sommes des Français de toutes origines, de toutes conditions, de toutes opinions, qui avons décidé de nous unir dans la lutte pour notre pays. Tous l'ont fait volontairement, purement, simplement. Je ne commettrai pas l'indélicatesse d'insister sur ce que cela représente, au total, de souffrances et de sacrifices. Chacun de nous est seul à connaître, dans le secret de son cœur, ce qu'il lui en a coûté. Mais, c'est d'une telle abnégation, autant que d'une telle cohésion, que nous tirons notre force. C'est de ce foyer qu'a jailli, chaque jour plus haute et plus ardente, la grande flamme française qui nous a désormais trempés.
Car c'est à l'appel de la France que nous avons obéi. Au moment où tout paraissait crouler dans le désastre et dans le désespoir, il s'agissait de savoir si ce grand et noble pays livré à l'ennemi par la plus atroce trahison de l'Histoire, trouverait, parmi ses enfants des hommes assez résolus pour ramasser son drapeau. Il s'agissait de savoir si un Empire intact de 60 millions d'habitants ne contribuerait d'aucune manière à la lutte pour la vie ou pour la mort de la France. Il s'agissait de savoir si, aux côtés de nos braves alliés, qui poursuivaient le combat pour leur salut et pour le nôtre, il ne resterait pas un seul morceau belligérant de nos terres. Il s'agissait de savoir si la voix de la France allait entièrement s'éteindre ou, pire encore, si le monde pourrait penser la reconnaître dans la détestable contrefaçon qu'en font l'ennemi et les traîtres. Il s'agissait de savoir enfin si, dans la nuit de la servitude, la nation ne verrait plus briller aucune lumière d'espérance française pour soutenir son esprit de résistance et faire la preuve qu'elle restait solidaire du parti de la liberté.
Tel fut, au premier jour, notre but, tel il demeure aujourd'hui, sans que rien en- soit changé. Vers ce but, nous avons marché sans hésiter et sans fléchir. Quand on saura avec quels moyens, je crois bien que le monde en marquera quelque étonnement. Nous n'avions ni organisation, ni troupes, ni cadres, ni armes, ni avions, ni navires. Nous n'avions point d'administration, de budget, de hiérarchie, de règlements. Bien peu, en France, nous connais-saient et nous n'étions, pour l'étranger, que des risque-tout sympathiques sans passé et sans avenir.
Or, il ne s'est pas passé un Jour sans que nous ayons grandi.
Chacun sait quelles furent les étapes, toujours dures, parfois cruelles, de notre marche en avant. Chacun peut imaginer les difficultés. matérielles et morales que nous avons dû surmonter. Chacun connaît l'étendue des territoires, le degré de force militaire, la valeur de l'influence, que nous avons pu reporter dans la guerre au seul service de la patrie. Nous étions une poussière d'hommes. Nous sommes maintenant un bloc inébranlable. Nous nous sommes rendus à nous-mêmes le droit d'être des Français fiers et libres. Par dessus tout, nous avons rétabli dans notre peuple prisonnier les liens de l'unité française avec la volonté de résistance pour la vengeance et de redressement pour la grandeur.
Car, c'est un fait que la France, malgré la stupeur d'une défaite militaire méritée par ses chefs, mais non par elle-même, malgré le trouble jeté dans son âme par la trahison d'hommes qu'elle considérait comme symboles de l'honneur, malgré la pression de l'ennemi, exercée tantôt sous la forme de violences sans nom, tantôt par offres doucereuses d'allégements et de collaboration, malgré un régime abject de police et de persécutions, malgré l'effort acharné de corruption des esprits par propagande - unilatérale, c'est un fait que la France ne s'est nullement abandonnée. C'est un fait que la France a su discerner, au travers du nuage Ge sang et de larmes dont on tentait de l'aveugler, que la seule voie qui mène au salut est celle qu'ont choisie pour elle ceux de ses enfants qui sont libres.
Il n'y a pas, à cet égard, la moindre distinction à faire entre les Français de Brazzaville, de Beyrouth, de Damas, de Nouméa, de Pondichéry, de Londres, et les Français de Paris, de Lyon, de Marseille, de Lille, de Bordeaux, de Strasbourg. Sauf une poignée de malheureux et une chambrée de misérables qui, par panique, folie ou intérêt, ont spéculé sur la défaite de la patrie et qui dominent provisoirement par la tromperie, la prison ou la famine, la nation n'a jamais marqué une pareille unanimité. On peut dire, littéralement, que ceux des Français qui vivent ne vivent plus que pour vouloir la libération nationale. Et l'on peut dire aussi que, pour 40 millions de Français, l'idée même de la victoire se confond avec celle de la victoire des Français Libres.
Il est aisé de s'expliquer qu'à mesure que nous devenions une réalité grandissante et surtout à mesure que se dévoilait l'adhésion secrète de la France, beaucoup d'hommes se soient souciés, chez nous et à l'étranger, de connaître quels sont au juste nos caractères et nos desseins ? Si dure et si longue que doive être la guerre, son aboutissement sera un certain ordre national et international. Rien n'est plus naturel que de s'interroger sur ce que veut, à ce point de vue, réaliser cette grande force neuve qui s'appelle la France Libre, en attendant que, par la victoire, elle se confonde avec la France tout court.
Il est vrai qu'à cette question: « Que veut la France Libre ?» certains, qui ne lui sont de rien, se hâtent souvent de répondre à sa place. Aussi nous est-il arrivé de nous voir prêter à la fois les intentions les plus contradictoires, soit par l'ennemi, soit par cette sorte d'amis qui, sans doute à force de zèle, ne peuvent contenir à notre endroit l'empressement de leurs soupçons. L'une des rares distractions que m'accorde ma tâche présente consiste à rapprocher parfois ces diverses affirmations. Car il est plaisant d'observer que les Français Libres sont jugés, le même jour, à la même heure, comme inclinant vers le fascisme, ou préparant la restauration d'une monarchie constitutionnelle, ou poursuivant le rétablissement intégral de la République parlementaire, ou visant à remettre au pouvoir les hommes politiques d'avant-guerre, spécialement ceux qui sont de race juive ou d'obédience maçonnique, ou enfin poussant au triomphe de la doctrine communiste. Quant à notre action extérieure, nous entendons les mêmes voix déclarer, suivant l'occasion: ou que nous sommes des anglophobes dressés contre la Grande-Bretagne, ou que nous travaillons, au fond, de connivence avec Vichy, ou que nous nous fixons pour règle de livrer à l'Angleterre les territoires de l'Empire français à mesure qu'ils se rallient. Il y a peu d'apparence que ce que nous pourrons dire ou faire mette un terme à ces allégations. Mais il y a quelque importance à ce que nous affirmions, devant nous-mêmes et devant les autres, quelle est notre politique.
L'article 1er de notre politique consiste à faire la guerre, c'est-à-dire à donner la plus grande extension et la plus grande puissance possibles à l'effort français dans le conflit. Il va de soi que, dans tous les domaines, notre action se combine étroitement avec celle de nos alliés et plus directement avec celle de l'Empire britannique. C'est qu'en effet l'Angleterre a eu l'incomparable mérite et le magnifique courage de faire face, seule, au destin quand il était le plus menaçant et qu'en outre ce grand peuple, qu'on taxe parfois d'un certain manque d'imagination, n'en a pas moins discerné aussitôt par l'esprit et le cœur d'un Churchill, qu'une poignée d'évadés français avaient emporté avec eux l'âme éternelle de la France. Donnant, donnant! nous ne cesserons pas, jusqu'au dernier soir de la dernière bataille, de nous tenir, fidèles et loyaux, aux côtés de la vieille Angleterre. En même temps, nous appelons de nos vœux le moment où les circonstances pourront nous permettre d'apporter un concours aussi modeste qu'il soit d'abord à l'héroïque résistance de nos alliés russes. Nous nous tenons en étroite liaison avec nos alliés polonais, tchécoslovaques, grecs, yougoslaves, hollandais, belges, norvégiens, solidarité à nos yeux capitale parce que le sort de leur territoire et celui du nôtre présentent les mêmes caractères de résistance nationale et d'inexpiable oppression et parce que nous ne concevons pas la libération de l'Europe sans leur juste restauration et la réparation du martyre qu'ils endurent.
Nous sommes unis sans réserves avec l'action morale et matérielle des États-Unis, sans laquelle il ne saurait y avoir de victoire et nous usons, avec gratitude, du concours que, par tant de moyens, ils fournissent à ceux qui combattent pour la liberté du monde. Nous nous efforçons de justifier et de développer les réconfortantes sympathies que prodiguent à la France, dans sa lutte et dans ses épreuves, tant de nations de l'univers.
Mais, quelque prix que nous attachions à ces liens qui nous aident et qui nous obligent, nous entendons, dans l'intérêt commun, que notre effort présent et futur demeure l'effort propre de la France et nous sommes d'autant plus ardents à servir ses intérêts, à représenter ses droits et à accomplir ses devoirs que nous savons que sa cause est la cause même des peuples libres. Rien ne saurait nous détourner de suivre la vocation séculaire de notre pays. Mais rien ne pourrait nous faire oublier que sa grandeur est la condition sin;; qua non de la pgix du monde. Il n'y aurait pas de justice si justice n'était pas rendue à la France !
C'est pourquoi nous combattons pour que cette guerre de trente ans, déchaînée en 1914 par l'agression allemande, soit terminée et sanctionnée de telle manière que la France en sorte intacte dans tout ce qui lui appartient, créditée de tout ce qu'elle a perdu et garantie dans sa sécurité.
Nous ne séparons pas, d'ailleurs, ce qui est dû à notre pays de ce qui est dû aux nations qui furent ou qui demeurent nos alliées ou associées dans les mêmes épreuves et contre le même ennemi. Les peuples libres ont fait, maintenant, assez de cruelles expériences pour avoir appris ce que signifie la communauté des droits et des devoirs et ce qu'il en coûte de lui être infidèle. Tous ont payé assez cher pour savoir que leur idéal commun ne pourrait être qu'une charte platonique sans l'établissement de la sécurité réelle et pratique de chacun et sans l'organisation de la solidarité internationale.
Si la situation de notre patrie écrasée, pillée, trahie, exige que nous nous absorbions dans la tâche de la guerre, nous ne pouvons nous détacher de ce que peut et doit être le destin intérieur de la nation. Nous le pouvons d'autant moins que le désastre momentané de la France a bouleversé de fond en comble les fondements mêmes de son existence, emporté les institutions qu'elle pratiquait antérieurement, altéré profondément la condition de chaque individu et, par-dessus tout, jeté dans les âmes mille ferments passionnés. Si l'on a pu dire que cette guerre est une révolution, cela est vrai pour la France plus que pour tout autre peuple. Une nation qui paye si cher les fautes de son régime, politique, social, moral et la défaillance ou la félonie de tant de chefs, une nation qui subit si cruellement les efforts de désagrégation physique et morale que déploient contre elle l'ennemi et ses collaborateurs, une nation dont les hommes, les femmes, les enfants, sont affamés, mal vêtus, point chauffés, dont 2 millions de jeunes gens sont tenus captifs, pendant des mois et des années, dans des baraques de prisonniers, des camps de concentration, des bagnes ou des cachots, une nation à qui ne sont offertes, comme solution et comme espérance, que le travail forcé pour le compte de l'ennemi, le combat contre ses propres enfants et ses fidèles alliés, le repentir d'avoir osé se dresser face aux frénésies conquérantes d'Hitler et le rite des prosternations devant l'image du Père-Ia-Défaite, cette nation est nécessairement un foyer couvant sous la cendre. Il n'y a pas le moindre doute que, de la crise terrible qu'elle traverse, sortira, pour la nation française, un vaste renouvellement.
Est-il besoin de dire que ce ne sont pas les Français Libres qui voudraient jamais contrarier une telle transformation ? Bien au contraire, ils prétendent être, par excellence, en mesure d'y contribuer par l'exemple qu'ils donnent de leur union et de leur dévouement au service de la patrie et par le fait qu'eux-mêmes se font un cœur et un esprit nouveaux. Nous savons que l'immense majorité des Français, dans laquelle nous nous comptons, a définitivement condamné, à la fois les abus anarchiques d'un régime en décadence, ses gouvernements d'apparence, sa justice influencée, ses combinaisons d'affaires, de prébendes et de privilèges, et l'affreuse tyrannie des maîtres esclaves de l'ennemi, leurs caricatures de lois, leur marché noir, leurs serments imposés, leur discipline par délation, leurs microphones dans les antichambres. Nous tenons pour nécessaire qu'une vague grondante et salubre se lève du fond de la nation et balaie les causes du désastre pêle-mêle avec l'échafaudage bâti sur la capitulation. Et c'est pourquoi, l'article 2 de notre politique est de rendre la parole au peuple, dès que les événements lui permettront de faire connaître librement ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas.
Quant aux bases de l'édifice futur des institutions françaises, nous prétendons pouvoir les définir par conjonction des trois devises qui sont celles des Français Libres. Nous disons: « Honneur et Patrie» entendant par là que la nation ne pourra revivre que dans l'air de la victoire et subsister que dans le culte de sa propre grandeur. Nous disons : « Liberté, Égalité, Fraternité », parce que notre volonté est de demeurer fidèles aux principes démocratiques que nos ancêtres ont tirés du génie de notre race et qui sont l'enjeu de cette guerre pour la vie ou la mort. Nous disons « Libération », et nous disons cela dans la plus large acception du terme, car, si l'effort ne doit pas se terminer avant la défaite et le châtiment de l'ennemi, il est d'autre part nécessaire qu'il ait comme aboutissement, pour chacun des Français, une condition telle qu'il lui soit possible de vivre, de penser, de travailler, d'agir, dans la dignité et dans la sécurité. Voilà l'article 3 de notre politique !
La route que le devoir nous impose est longue et dure. Mais peut-être le drame de la guerre est-il à son point culminant? Peut-être l'Allemagne commence-t -elle à subir, à son tour, la fascination du désastre qui n'avait, longtemps, paralysé que ses ennemis? Peut-être l'Italie sera-t-elle bientôt, une fois de plus, suivant le mot de Byron : « La triste mère d'un empire mort ? » Mais, quels que doivent être le terme et le prix de la victoire, nous y avons marqué la place de notre patrie. Il n'y a plus maintenant, pour nous, d'autre raison, d'autre intérêt, d'autre honneur, que de rester, jusqu'au bout, des Français dignes de la France.
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A l'Université d'Oxford, le Général de Gaulle est l'hôte du Cercle Français.
Barrès parlait des « lieux où souffle l'esprit». Je ne crois pas qu'il en eût imaginé aucun où l'esprit soufflât davantage qu'en l'Université d'Oxford. Je ne crois pas non plus qu'on puisse exprimer mieux que par cette phrase pleine de prolongements le caractère de votre illustre maison. Mais, si je n'en ressens que mieux l'honneur qui m'est fait aujourd'hui par le club français de l'Université, je m'en trouve aussi encouragé à aborder un sujet assez difficile. Il s'agit de la collaboration des peuples anglais et français pour faire fructifier la victoire, si elle doit être remportée. Comme l'examen d'un tel sujet implique quelque impartialité de l'esprit et du sentiment, je me sens à l'aise pour l'évoquer ici, en raison de l'ambiance créée dans votre maison par l'exercice habituel d'une pensée désintéressée.
Quand on parlait à M. Thiers des relations franco-anglaises, il avait coutume d'écouter en silence le discours de son interlocuteur. Puis il disait, en regardant par-dessus ses lunettes : « Comme cela est intéressant! Mais n'aurait-il pas suffi de dire que l'Angleterre est une île? » M. Thiers entendait que ce simple aphorisme géographique expliquait très complètement tout ce qui s'est passé, tout ce qui se passe et tout ce qui se passera entre la nation française et la nation britannique.
Peut-être M. Thiers avait-il raison, de son temps. Il est très banal, en effet, de développer cette théorie que la position insulaire de la Grande-Bretagne l'a déterminée à considérer la mer comme sa principale garantie, sa voisine unique, la voie nécessaire de ses échanges et, par conséquent, à faire, de la domination sur les océans, son principal souci national et comme sa seconde nature. En même temps, la vocation maritime et, par conséquent, commerciale de l'Angleterre l'amenait à fonder son Empire et, du même coup, à contrôler la mer qui y conduisait. D'autre part et pour les mêmes raisons, Albion ne pouvait accepter qu'il s'établît sur le continent européen une hégémonie quelconque, car l'Etat qui l'eût réalisée fût devenu aussitôt un prétendant à l'empire de la mer. De là, bien évidemment, l'opposition fréquente des politiques de Londres et de Paris au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXC siècles. De là, leurs fréquents conflits. De là aussi, au début de ce siècle, le renversement des données séculaires de leurs relations, à l'initiative de votre roi Edouard VII. L'Entente Cordiale naissait, presque du jour au lendemain, dès lors que l'Allemagne, menée par la Prusse, arborait l'étendard du pangermanisme, menaçait l'équilibre des forces par sa croissance victorieuse et criait par la bouche de l'empereur Guillaume II : « Notre avenir est sur l'eau!»
Il était dans l'ordre des choses humaines qu'un changement aussi subit dans les rapports des peuples anglais et français, succédant à de si longues méfiances et rivalités, fût compromis par l'effacement momentané de la menace qui l'avait fait naître. Inversement, il était fatal que le relâchement de l'entente favorisât le redressement de cette menace. Je me figure que l'historien futur de notre guerre de trente ans, et peut-être cet historien est-il parmi vous, étudiant le deuxième acte du drame, c'est-à-dire le conflit présent, n'aura pas de peine à montrer que le déchaînement des ambitions allemandes, sous l'inspiration d'Hitler, se trouva fort encouragé par la divergence des politiques de Paris et de Londres. Mais j'imagine également le tableau qu'il pourra faire des conséquences lamentables d'une telle dissociation. Car, si le tacticien constate que la séparation militaire de nos deux forces, au printemps de 1940, vint de ce que la mécanique ennemie força la ligne Maginot entre Mézières et Sedan, le philosophe sait bien qu'au fond c'est entre deux politiques désunies qu'est passée l'agression allemande.
Le vin étant tiré, il faut maintenant le boire.
Sans aucun doute, il est amer. Mais la pire erreur que l'on pourrait commettre et la plus fâcheuse responsabilité que l'on pourrait prendre seraient de se laisser dégoûter par l'amertume, au point de renoncer, précisément, au bon accord faute duquel le breuvage fut gâté. Car, alors, l'avenir pourrait être définitivement compromis, et de grands peuples comme les nôtres ont de grands devoirs envers l'avenir.
Bien entendu, nos ennemis communs font tout pour organiser la séparation. Si l'on voulait exprimer en quoi consiste la politique allemande, pour ce qui concerne les rapports entre les peuples anglais et français, on pourrait dire que, pour Berlin, il s'agit de créer des plaies, puis d'y jeter constamment du sel, pour que ces plaies s'avivent et s'enveniment. A cet égard, les conditions dans lesquelles se trouve, actuellement, la France sont, pour l'ennemi, les plus favorables possible. Etant donné l'oppression qu'il y exerce, le régime de trahison qu'il y a institué, les .moyens de propagande et de chantage qu'il y a monopolisés, il ne lui est que trop aisé de déployer son effort de corruption. C'est pourquoi, tout est mis en œuvre pour rajeunir les vieilles querelles. Jeanne d'Arc, Jean Bart, Malborough, Maurice de Saxe, Nelson, Wellington, l'Aiglon, le commandant Marchand, sont évoqués sans relâche. Quant aux malheurs de la France, dans la guerre que nous faisons, il est constamment répété que l'Angleterre en est responsable parce qu'elle empêcha la France de tirer le fruit de sa victoire après 1918 en favorisant le redressement de l'Allemagne et en interdisant en même temps tout rapprochement des Germains et des Gaulois, que cette politique ne pouvait manquer d'aboutir à un conflit puisqu'en somme elle rendait sa puissance au Reich tout en excitant sa rancune, que l'Empire britannique n'en a pas moins négligé de se préparer à combattre et s'est trouvé à l'heure des grands dangers hors d'état de nous porter sérieusement secours. Quant au présent, il est bien entendu que l'Angleterre abuse du martyre de la France pour mettre la main, partout où elle peut, sur les morceaux de son Empire. En même temps, le Reich ne manque pas de forcer ses collaborateurs à prendre à leur compte le plus possible d'actes hostiles ou malveillants vis-à-vis de l'Angleterre, de façon à exaspérer celle-ci contre une nation qui est, en réalité, sincèrement demeurée son amie.
Car c'est, à mon sens, un des faits les plus remarquables de notre tragique époque que tant de facteurs artificiels de division n'ont aucunement modifié la confiance et l'inclination du peuple français à l'égard du peuple britannique. Bien plus, il se passe actuellement ce phénomène que les Anglais sont devenus, en France, beaucoup plus populaires qu'ils ne l'ont jamais été. Il existe une opposition complète entre l'attitude apparente de ce que l'on considère encore comme le pays officiel et les sentiments nourris par toutes les classes de la population. Je ne crois pas que l'on puisse citer un seul témoignage qui démente cette affirmation. Mais je pourrais, pour la corroborer, énumérer des preuves innombrables et directes. Permettez-moi d'invoquer trois faits assez caractéristiques : en juillet, à Lens, le bombardement d'une usine par la Royal Air Force a tué des ouvriers français. Un avion anglais a été abattu sur place ... Les Français sont enterrés d'abord et toute la population assiste à la cérémonie. Le lendemain, ont lieu les obsèques des aviateurs britanniques. La même foule accompagne jusqu'au cimetière les soldats alliés et, au premier rang de cette foule, marchent les femmes en deuil des ouvriers tués.
Le 2 novembre dernier, Jour des Morts, les familles françaises sont allées, comme de coutume, prier sur les tombes de leurs parents défunts. Sachez qu'il n'y a pas eu, en France, une seule tombe de militaire anglais qui n'ait été visitée et sachez que, de toutes les tombes de tous les cimetières de France, les plus fleuries, ce jour là, furent celles des Britanniques.
Quant au troisième fait, sur lequel je n'aurais garde d'insister, mais qui mérite peut-être considération, c'est qu'il ne se passe pas un seul jour sans que plusieurs jeunes Français, de toutes régions et de toutes classes, ne parviennent en Angleterre pour se battre aux côtés de ses soldats et que, pour y arriver, ils déploient des prodiges de courage et d'ingéniosité, dont, un jour, le récit paraîtra très étonnant quand on aura le temps d'écrire des livres.
S'il est certain que le peuple français, au fond de l'abîme où il a, pour l'instant, roulé, n'a jamais mieux mesuré ce que vaut le peuple britannique, mieux compris que libération est synonyme de victoire anglaise, mieux senti qu'il n'y aurait pas, dans l'avenir, d'indépendance possible sans l'amicale union des deux pays, je ne crois pas que, de son côté, le peuple anglais ait jamais été plus convaincu de l'absolue nécessité d'une telle collaboration. Il entre d'abord, dans cette conviction, le sentiment généreux qu'inspire l'ami à délivrer. Il me semble qu'en pareille matière ce que pensent les Anglais s'exprime par les vers de Shakespeare: I am not of that feather, to shake off My friend when he most needs me ...
Mais il est également certain que les événements de la guerre ont démontré à quel point la sécurité de la France est conjuguée avec la vôtre. Dans une époque où l'essentiel de l'action de guerre, c'est-à-dire de destruction, passe à la force aérienne, il serait difficile d'imaginer l'avenir de l'Angleterre, si la France, qui en est séparée par quelques minutes de vol, cessait d'être son alliée. M. Thiers qui, longtemps, n'avait pas cru aux chemins de fer, ne prévoyait évidemment ni l'Allemagne du xxe siècle, ni l'aviation, ni les tanks. Autrement, il n'aurait pas jugé que le fait que l'Angleterre est une île tranchât définitivement la philosophie de nos rapports.
Voilà pourquoi ma conviction est que, malgré certaines apparences fâcheuses et de lamentables incidents créés à grand renfort de trahison et de propagande, cette guerre, si elle est gagnée, doit avoir pour première conséquence l'établissement d'une collaboration franco-anglaise plus franche et solide qu'elle ne le fut jamais. Mais si, pour d'excellentes raisons pratiques et pour les meilleurs motifs de sentiment, une telle union est nécessaire, il me semble qu'elle est, aussi et surtout, commandée par un devoir commun à nos deux vieilles et grandes nations, je veux dire par le salut de notre civilisation.
Car voilà bien l'enjeu de cette guerre et le problème de la paix qui suivra! D'aussi gigantesques efforts, déployés par l'agression pour renverser l'ordre actuel du monde et en fonder un nouveau, ont des causes graves et profondes et la victoire ne serait qu'un mot sur des tombes et sur des médailles s'il n'y était point remédié.
Il est vrai que certains esprits trouvent commode d'attribuer à la seule ambition d'un homme, assez connu, convenons-en, et qui s'appelle Adolf Hitler, la révolution que traverse le monde. Ils se représentent le motif d'une pareille guerre sous la forme d'un odieux tyran qui, après avoir écrit Mein Kampf, entraîne une partie de la terre à l'attaque de l'autre partie pour imposer à toute la planète l'Evangile qu'il a décrété. Une telle conception leur permet, d'ailleurs, d'imaginer la solution de la crise suivant le principe du moindre effort : pour que la paix juste et durable fût, désormais, établie, il suffirait d'écarter le dictateur de Berchtesgaden. Mais, sans contester que la personnalité du Führer allemand ait joué un rôle important dans les origines du conflit, comment se contenter d'un jugement aussi sommaire ?
D'autres, élevant le débat, professent que l'éternel appétit de domination du peuple allemand a été, cette fois encore, la raison de la catastrophe. Dès lors, en appliquant à ce peuple, avec constance et fermeté, un régime de belles et bonnes garanties, quant à ses frontières et quant à ses armements, la question serait tranchée au fond. Il n'est, de fait, que trop évident que, depuis des siècles, l'incendie en Europe est toujours parti du pays dont on a pu dire que la guerre était son industrie et l'on ne saurait, semble-t-il, contester qu'une pareille nation mérite que des précautions efficaces soient prises à son égard. Mais il reste à savoir si, dans la conjugaison du système nazi et du dynamisme allemand, il n'y a eu qu'un hasard, ou si cette rencontre même ne fut pas comme l'aboutissement d'un mal plus général, tranchons le mot, d'une crise de la civilisation.
Je n'aurai pas l'outrecuidance de prétendre exposer ici comment, depuis deux mille ans, s'est étendu sur le monde le règne des conceptions, des mœurs et des lois qui lui ont donné son âme et même sa figure. Vous savez mieux que personne que, grâce à ces conceptions, à ces mœurs et à ces lois, malgré les différences de langue, de religion, de nationalité, malgré les batailles des armées, la rivalité des politiques, la concurrence des productions, une sorte d'idéal commun, une notion semblable de ce que la collectivité doit à chaque homme et, réciproquement, de ce que chaque homme doit à tous, un respect identique de la liberté et de la justice, se sont imposés aux peuples à mesure de leur évolution. A la base de notre civilisation, il y a la liberté de chacun dans sa pensée, ses croyances, ses opilions, son travail, ses loisirs.
Cette civilisation, née dans l'occident de l'Europe, a traversé bien des tourmentes. Tour à tour, les invasions barbares, l'éparpillement féodal, les divisions de la chrétienté, les secousses provoquées par la Révolution française, l'essor des nationalités, l'apparition des grandes industries, les oppositions sociales, l'ont gravement menacée. Mais, jusqu'à présent, elle avait su garder assez de vitalité interne et de puissance d'attraction pour l'emporter finalement. Bien plus, elle s'est faite conquérante et a gagné, pour leur bien, d'immenses contrées de l'univers. Elle a imprégné l'Amérique, au point de s'y être, par excellence, épanouie. Elle a pénétré l'Asie, l'Afrique et l'Océanie. Grâce à la colonisation, puis à l'affranchissement progressif de populations innombrables, le moment approchait où tous les hommes de la terre eussent reconnu les mêmes principes supérieurs et revêtu la même dignité.
Mais cette civilisation, qui tend essentiellement à la liberté et au développement de l'individu, est aux prises avec un mouvement diamétralement opposé qui ne reconnaît de droits qu'à la collectivité raciale ou nationale, refuse à chaque particulier toute qualité pour penser, juger, agir, comme il l'entend, lui en arrache la possibilité et remet à la dictature le pouvoir exorbitant de définir le bien et le mal, de décréter le vrai et le faux, de tuer ou de laisser vivre, suivant ce qui est favorable à la domination totale du groupement qu'elle personnifie. C'est de là que sont sortis ces systèmes furieux qui ont offert leur attrait et leur dynamisme aux perpétuelles ambitions allemandes et aux prétentions spasmodiques des Italiens.
C'est là-dessus que les vainqueurs provisoires du continent européen s'efforcent de construire ce qu'ils appellent un Ordre NOuNeau. C'est par là que la guerre actuelle a pori? enjeu la vie ou la mort de la civilisation occidentaie. Or, ce mouvement est d'autant plus redoutable qu'il résulte, lui aussi, de l'évolution générale.
Il faut convenir, en effet, que dans l'époque moderne la transformation des conditions de la vie par la machine, l'agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences, battent en brèche les libertés de chacun. Dès lors que les humains se trouvent soumis, pour leur travail, leurs plaisirs, leurs pensées, leurs intérêts, à une sorte de rassemblement perpé-tuel, dès lors que leur logement, leurs habits, leur nourriture, sont progressivement amenés à des types identiques, dès lors que tous lisent en même temps la même chose dans les mêmes journaux, voient, d'un bout à l'autre du monde, passer sous leurs yeux les mêmes films, entendent simultanément les mêmes informations, les mêmes suggestions, la même musique, radiodiffusées, dès lors qu'aux mêmes heures, les mêmes moyens de transport mènent aux mêmes ateliers ou bureaux, aux mêmes restaurants ou cantines, aux mêmes terrains de sport ou salles de spectacle, aux mêmes buildings, blocks ou courts, pour y travailler, s'y nourrir, s'y distraire ou s'y reposer, des hommes et des femmes pareillement instruits, informés, pressés, préoccupés, vêtus, la personnalité propre à chacun, le quant à soi, le libre choix n'y trouvent plus du tout leur compte. Il se produit une sorte de mécanisation générale, dans laquelle, sans un grand effort de sauvegarde, l'individu ne peut manquer d'être écrasé.
Et d'autant plus que les masses, loin de répugner à une telle uniformisation, ne laissent pas, au contraire, d'y pousser et d'y prendre goût. Les hommes de mon âge sont nés depuis assez longtemps pour avoir vu se répandre, non point seulement l'oblig~tion, mais encore la satisfaction de l'existence agglomérée.
Porter le même uniforme, marcher au pas, chanter en chœur, saluer d'un geste identique, s'émouvoir collectivement du spectacle que se donne à elle-même la foule dont on fait partie, cela tend à devenir une sorte de besoin chez nos contemporains. Or, c'est dans ces tendances nouvelles que les dictateurs ont cherché et trouvé le succès de leurs doctrines et de leurs rites. Assurément, ils ont réussi d'abord parmi les peuples qui, dans l'espoir de saisir la domination sur les autres, ont adopté d'enthousiasme l'organisation des termitières. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'évolution elle-même offre à l'Ordre dit Nouveau d'extraordinaires facilités et à ses champions de chroniques tentations.
Si complète que puisse être un jour la victoire des armées, des flottes, des escadrilles des nations démocratiques, si habile et prévoyante que se révèle ensuite leur politique vis-à-vis de ceux qu'elles auraient, cette fois encore, abattus, rien n'empêchera la menace de renaître plus redoutable que jamais, rien ne garantira la paix, rien ne sauvera l'ordre du monde, si le parti de la libération, au milieu de l'évolution imposée aux sociétés par le progrès mécanique moderne, ne parvient pas à construire un ordre tel que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient exaltées et garanties, au point de lui paraître plus désirables que n'importe quels avantages offerts par son effacement. On ne voit pas d'autre moyen d'assurer en définitive le triomphe de l'esprit sur la matière. Car, en dernier ressort, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Mais comment pourrait-on concevoir un pareil effort de rénovation spirituelle, sociale, morale, autant que politique, dans la division de nos deux peuples ? Depuis des siècles, la France et l'Angleterre sont les foyers et les champions de la liberté des hommes. La liberté périra si ces foyers ne se conjuguent et si ces champions ne s'unissent.
Toutes les ressources d'intelligence et de volonté, qui, depuis si longtemps, jaillissent séparément de votre pays et du mien en faveur de la même cause, celle de la civilisation, ne faudra-t-il pas les mettre en commun puisque les adversaires de notre idéal sont unis pour le renverser? Or, cette collaboration ardente et franche des intelligences et des volontés de tous ceux qui, chez vous et chez nous, marchent vers la même lumière ne peut, désormais, s'imaginer sans l'accord des deux nations.
Je devrais m'excuser d'avoir si longtemps retenu votre attention sur de telles considérations. Mais la jeunesse d'élite qui veut bien m'écouter sait que les idées mènent le monde. C'est pourquoi, j'ai cru utile de soumettre celles-là à vos réflexions. Peut-être, en les examinant, penserez-vous avec moi que, pour embrasser l'ensemble des faits terribles et quotidiens de cette guerre- la plus grande de l'Histoire et pour en tirer les leçons sans lesquelles elle serait perdue, même après vingt batailles gagnées, il est bon d'en considérer les données principales.
Le poète met en scène le campagnard montant la pente abrupte:
« - Homme de la plaine, pourquoi gravis tu la colline ?
- C'est pour mieux regarder la plaine. Je n'ai compris la plaine qu'en la voyant du haut des sommets.»
Discours prononcé à la radio de Londre le 11 Novembre 1941
Discours prononcé à l'Albert Hall de Londres le 15 Novembre 1941
Discours prononcé à l'université d'Oxford le 25 Novembre 1941
7 Novembre 1941
Le drame de la guerre bouleverse à ce point l'âme des peuples, il est tellement nourri de passions, d'illusions, d'exagérations, qu'on éprouve toujours quelque peine à s'élever au-dessus du tumulte pour considérer les froides et claires réalités dont, en dernier ressort, tout dépend. Pourtant, puisque vous avez bien voulu m'offrir l'occasion de m'exprimer devant vous, je voudrais essayer d'évoquer aussi objectivement que pos~ible quelques idées et quelques données de bon sens qui me paraissent essentielles au problème de la victoire.
Il y a deux ans, deux mois et une semaine que' cette guerre a commencé. Pendant ce temps, il est incontestable que l'ennemi a mené le jeu. L'initiative qu'il a saisie le 1er septembre 1939, il la garde encore aujourd'hui. Non point, certes, que ses adversaires n'aient eux-mêmes rien entrepris. Mais c'est un fait que la partie fut toujours dominée par les offensives allemandes. Toutefois, c'est également un fait que le rythme de ces colossales attaques s'est actuellement ralenti.
On avait vu, au cours des dix premiers mois, l'assaillant venir à bout de toute résistance organisée, en Pologne, en Norvège, en Hollande, en Belgique, en France, par ce qu'il appelait lui-même, à juste titre, des attaques éclairs. D'un seul bond, étaient réalisées la rupture et la confusion du système de défense adverse. Ensuite, et en vertu d'une sorte d'accélération automatique, les résultats allaient se précipitant, de plus en plus étendus et de plus en plus rapides, jusqu'à l'écroulement du vaincu dans un délai qui se comptait en jours.
Mais on a vu, pendant les seize mois suivants, ce terrible système de surprise, de rupture et d'exploitation perdre de sa fabuleuse efficacité. Il a fallu constater qu'impuissant à se déployer tout entier contre l'Angleterre il ne pouvait réussir à abattre la puissance militaire russe malgré d'importants succès. Car enfin, les vaines velléités d'invasion de la Grande-Bretagne, la stabilisation prolongée autour de Leningrad, la dure et lente bataille de Moscou, la progression pas à pas vers l'embouchure du Don, n'ont aucun rapport avec les foudroyantes percées de septembre 1939 en Pologne et de mai 1940 en Belgique et en France.
Au fond, l'ennemi se trouve à présent, face à l'Angleterre, face à la Russie, face à l'Asie et face à l'Afrique, devant des adversaires suffisamment forts et des conditions géographiques suffisamment difficiles pour que son système de guerre ne puisse plus lui assurer nulle part des résultats décisifs.
On pourrait sans doute concevoir que ce commencement d'équilibre fût susceptible de se rompre à nouveau en faveur de l'ennemi s'il était en mesure d'accroître notablement et rapidement ses moyens. Que l'Allemagne parvienne à mettre en ligne, dans un avenir rapproché, par exemple une aviation, des troupes blindées, une flotte, doubles ou triples de celles dont elle dispose, alors il serait possible d'imaginer qu'elle pût arracher la seule sorte de victoire qui vaille, je veux dire la victoire finale. Mais on n'aperçoit nullement la probabilité d'un tel accroissement. Il y a déjà bien des mois que l'industrie de guerre allemande a atteint le. plus grand rendement possible, que le Reich a mis sur pied le maximum de ses effectifs, qu'il tire de son armement tout ce qu'il peut donner, sur terre, sur mer et dans les airs. Et il n'y a, d'autre part, aucune raison de penser que ce peuple, éprouvé par l'usure qui est la rançon inévitable de son effort, tire soudain de son propre fond ce paroxysme d'enthousiasme qui lui permettrait, peut-être, de se surpasser lui-même.
Il est vrai que ses récentes conquêtes lui ont procuré des ressources nouvelles. Soi l'on se contentait, pour apprécier ce supplément en matières premières, production et main-d'œuvre, d'additionner les chiffres fourms par les statistiques d'avant-guerre sur le potentiel des Pays-Bas, de la Belgique, du Nord et de l'Est de la France, de la region parisienne, de l'Ukraine et du Donetz, on obtiendrait, en effet, un total assez impressionnant. Mais l'état dans lequel l'ennemi a trouvé beaucoup de mines et beaucoup d'usines, les difficultés multiples et les délais prolongés qu'exigent l'adaptation des industries à des conditions arbitrairement imposées, enfin le médiocre rendement d'une main-d'œuvre récalcitrante, donnent à croire que le vainqueur ne pourrait tirer de ses conquêtes autre chose qu'un appoint sans une longue et paisible période d'organisation.
Il paraît donc conforme à la logique des événements que l'Allemagne çherche à obtenir bientôt le répit qui lui est nécessaire. Nous la verrions, alors, sous une forme ou une autre, déclarer prochainement la paix. Un tumulte, tour à tour confus et éclatant, se déchaînerait sur le monde. Tous les instruments imaginables de la propagande joueraient leur partie dans ce tonitruant orchestre. Tous les sentiments humains, les plus élevés comme les plus bas, l'appel germanique tenterait de les émouvoir. Chaque adversaire serait séparément, tantôt flatté sans mesure, tantôt frénétiquement outragé. L'ambition et la peur, la religion et la libre pensée, le capital et le travail, l'ordre et la révolution, le Nord et le Sud, l'Orient et l'Occident, se verraient successivement prodiguer les menaces ou les assurances. L'univers retentirait de l'alternance étourdissante des imprécations d'Hitler et de ses serments d'éternelle amitié.
Pour vraisemblables que puissent paraître, de la part de l'Allemagne, de telles sollicitations, il est d'avance bien certain qu'elles ne sauraient être accueillies. Le parti de la liberté a compris, une fois pour toutes, qu'il doit à son propre salut de ne plus jamais se prêter au jeu de son ennemi mortel. Les hommes à qui incombe la charge de diriger l'effort des démocraties dans ce conflit décisif ont fixé catégoriquement le but et la volonté de tous ceux qui combattent pour la liberté du monde.
M. Winston Churchill disant: « Nous avons proclamé notre détermination de ne pas faire la paix jusqu'au moment où les pays ravagés et esclaves seront libérés et où la domination nazie sera enfin brisée » ; M. Staline criant: « C'est une question de liberté ou d'esclavage, de vie ou de mort » M. Roosevelt affirmant : « Le danger est là, présent. Il provient d'un ennemi dépourvu de toute loi, de toute moralité, de toute liberté et de toute religion », sont inflexiblement d'accord. Il n'y a aucune chance que soit accordé à l'adversaire le répit qui lui permettrait d'établir sa force sur des bases plus larges pour revenir à la charge dès que le ressort guerrier des nations honnêtes se serait, une fois de plus, détendu. Le problème qu'il s'agit de résoudre quoi qu'il doive en coûter n'est point du tout celui de la paix, mais celui de la guerre. Et voici que les événements, tout en révélant peu à peu que l'agresseur est, au total, impuissant à triompher, pourvu qu'il n'obtienne point de trêve, vont peu à peu offrir aux Alliés les occasions et les conditions des initiatives victorieuses.
Constatons, d'abord, que les dures expériences qu'il leur a fallu subir leur ont permis de voir très clairement par quels moyens s'obtiennent les succès. De même que, vers la fin de 1915, nous avons discerné que les assauts, pour réussir, exigeaient la combinaison d'une énorme artillerie lourde et d'une infanterie bien dotée de mitrailleuses, de même, vers la fin de 1941, nous savons que la force mécanique, terrestre, aérienne et navale, est désormais l'instrument sine qua non de la victoire. Si, lors de la dernière guerre, la première de toutes les conditions était la fabrication d'une quantité colossale de munitions, dans cette guerre-ci tout se ramène, en dernier ressort, à la production des tanks, des avions et des navires. A partir du moment où les Alliés étaient parvenus, naguère, à mettre en ligne plus de canons tirant plus d'obus et des obus plus lourds que ne pouvait le faire l'ennemi, le triomphe était virtuellement assuré. A partir du moment où les peuples libres disposeront d'une supériorité suffisante en fait de tanks et d'avions, comme ils l'ont déjà en fait de navires, leur victoire ne fera plus de doute. Dans cette guerre, le secret de la victoire est, désormais, du domaine public et le plus simple enfant dans la rue le formule tout aussi bien que l'homme d'Etat ou le chef d'armée.
Certes, pour avoir enfin assez de tanks, assez d'avions et assez de ces objets, installations et accessoires, qui permettent de bien employer tous ces avions et tous ces tanks, il faut un gigantesque effort. Si l'on mesure l'étendue des champs de bataille, terrestres, aériens, navals, où l'on se bat actuellement et de ceux où, quelque jour, le combat devra s'engager en Europe, en Afrique, en Asie, si l'on évalue la masse des moyens dont disposent déjà nos ennemis ou dont ils peuvent disposer, si l'on tient compte, enfin, de leur position centrale, beaucoup plus avantageuse pour concentrer rapidement leurs efforts que celle des peuples libres séparés par de vastes distances, on est conduit à juger nécessaires des quantités de matériel telles qu'on les eût, naguère, qualifiées d'astronomiques, mais qui ne sont que banales en comparaison de l'espace, de l'enjeu et des possibilités. Oui, c'est peut-être l'action de 100000 tanks, liée à celle de 100000 avions et nourrie par 50 millions de tonnes de navires qui fera crouler le système mécanique de l'ennemi et, avec lui, tout l'édifice de la tyrannie allemande.
Qu'un tel effort de fabrication soit dans l'ordre du possible, pour un ensemble de nations qui détient encore la grande majorité des ressources du monde, cela est bien évident. Prenons pour base d'appréciation les chiffres de la production des principales matières premières dans l'année 1938, en admettant même que les peuples libres ne sauraient pas les accroître pour ce qui les concerne, et que les Allemands soient en mesure de tirer des territoires conquis exactement ce qu'ils fournissaient en temps de paix. Sans doute, pour le fer et l'aluminium, la balance est à peu près égale. Mais l'Amérique, l'Empire britannique et la partie de la Russie qui échappe à l'invasion produisaient, en 1938, un milliard de tonnes de charbon contre 400 millions aux Puissances de l'Axe et à celles qu'elles ont asservies. Pour le pétrole, 266 millions de tonnes contre 8 millions. Pour le nickel, 110 000 tonnes contre 3000. Pour l'étain, 2 millions de tonnes contre 20 000. Pour le cuivre, 2 millions de tonnes contre 190000. Pour le caoutchouc, l million de tonnes contre rien. Pour le coton, 6 millions de tonnes contre rien. La capacité et l'agencement des outillages dans les pays encore libres l'emportent, au total, d'au moins 100 %. Les effectifs de la main-d'œuvre qualifiée sont supérieurs de plus du double. Quant à ceux de la main-d'œuvre banale, ils sont, de notre côté, pratiquement inépuisables. En somme, si par impossible les peuples libres se dispensaient d'écraser Hitler, ils seraient comme le colosse qui préfère se soumettre au nain, plutôt que de se tenir debout.
Hitler a pu croire, en effet, qu'il parviendrait à ses fins en jouant perpétuellement sur l'insouciance de ses adversaires. Je ne pense pas qu'aujourd'hui il ait encore beaucoup d'illusions. A vous, messieurs, dont c'est la tâche et l'honneur d'éclairer l'opinion et, par là, d'éveiller la conscience du monde, il appar-tient de contribuer à dissiper les derniers espoirs de l'ennemi. Nous sommes au mom~nt précis où la victoire est toute prête à changer de sens. Mais la victoire se paye cher et dans une monnaie qui a cours. Le prix de la victoire, c'est un effort plus grand. La seule monnaie qui vaille, pour gagner cette guerre de machines, c'est une écrasante force mécanique.
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11 Novembre 1941
Au fond de votre tombe vendéenne, aujourd'hui II novembre, Clemenceau! vous ne dormez pas.
Car, certainement, la vieille. terre de France qui vous enterre pour toujours a tressailli avec colère tandis que le pas insolent de l'ennemi et la marche feutrée des traîtres foulaient le sol de la patrie.
Ah! Vieux Tigre! De votre temps nous avions des canons qui hachaient les rangs allemands, des chefs que rien n'abattait et une caponnière à Vincennes pour faire justice de la trahison. Nous avions vous, qui répondiez à toutes les voix de l'infamie : « La guerre ! Rien que la guerre! Le pays connaîtra qu'il est défendu ! »
Mais, à présent, nos armes sont livrées aux mains de l'ennemi; les chefs se sont rués à la capitulation pour mieux courir ensuite aux places; les pelotons d'exécution ne fusillent que de bons Français; et la bouche de ceux qui prétendent gouverner notre pays ne s'ouvre que pour lui ordonner de se rouler dans la boue.
Et pourtant, malgré la honte du désastre et le martyre de la servitude, la France, sachez-le bien! s'est retrouvée, ce II novembre, tout entière tendue dans l'espoir de vaincre et le serment de se venger.
Président Clemenceau! La France aujourd'hui a regardé plus loin que sa douleur. Elle a vu l'ennemi décidément impuissant à réduire notre bonne et brave alliée l'Angleterre. Elle a vu les armées allemandes tenues en échec sur chaque mètre courant de l'immense front de Russie. Elle a vu l'Amérique s'avançant pas à pas vers le théâtre des batailles. Elle a vu les forces croissantes des Alliés se rassembler sur tous les fronts du monde pour écraser l'envahisseur. Elle a vu ses propres drapeaux, fièrement tenus par des soldats fidèles, flotter parmi les combattants.
Père-Ia-Victoire ! le soir du grand 11 novembre, quand la foule, ivre de joie, s'épuisait à vous acclamer, vous avez crié les seuls mots qu'il fallait dire. Vous avez crié : « Vive la France! » Eh bien! vous n'avez pas crié pour rien! La France vivra et, au nom des Français, je vous jure qu'elle vivra victorieuse.
Quand la victoire sera gagnée et que justice sera faite, les Français viendront vous le dire. Alors, avec tous les morts, dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix.
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15 Novembre 1941
Le Général de Gaulle s'adresse aux Français présents en Grande-Bretagne au cours d'une réunion organisée à l'Albert Hall de Londres
Le voyageur qui gravit la montée s'arrête parfois quelques instants pour mesurer le chemin parcouru et s'orienter vers le but. Ainsi avons-nous jugé bon de nous rassembler aujourd'hui, sur: j'initiative émouvante des Français de Grande-Bretagne, pour nous réconforter nous-mêmes par le spectacle de notre union et nous affermir sur le dur chemin de la lutte pour la patrie. Cela nous sera facile, car, malgré le tumulte de la guerre, jamais encore nous n'avons plus clairement discerné ce que nous sommes, ce que nous voulons et pourquoi nous sommes certains d'avoir choisi la meilleure part pour le service de la France.
Ce que nous sommes ? Rien n'est plus simple que de répondre à cette question. Il y aura dix-sept mois demain qu'elle a été posée et résolue. Nous sommes des Français de toutes origines, de toutes conditions, de toutes opinions, qui avons décidé de nous unir dans la lutte pour notre pays. Tous l'ont fait volontairement, purement, simplement. Je ne commettrai pas l'indélicatesse d'insister sur ce que cela représente, au total, de souffrances et de sacrifices. Chacun de nous est seul à connaître, dans le secret de son cœur, ce qu'il lui en a coûté. Mais, c'est d'une telle abnégation, autant que d'une telle cohésion, que nous tirons notre force. C'est de ce foyer qu'a jailli, chaque jour plus haute et plus ardente, la grande flamme française qui nous a désormais trempés.
Car c'est à l'appel de la France que nous avons obéi. Au moment où tout paraissait crouler dans le désastre et dans le désespoir, il s'agissait de savoir si ce grand et noble pays livré à l'ennemi par la plus atroce trahison de l'Histoire, trouverait, parmi ses enfants des hommes assez résolus pour ramasser son drapeau. Il s'agissait de savoir si un Empire intact de 60 millions d'habitants ne contribuerait d'aucune manière à la lutte pour la vie ou pour la mort de la France. Il s'agissait de savoir si, aux côtés de nos braves alliés, qui poursuivaient le combat pour leur salut et pour le nôtre, il ne resterait pas un seul morceau belligérant de nos terres. Il s'agissait de savoir si la voix de la France allait entièrement s'éteindre ou, pire encore, si le monde pourrait penser la reconnaître dans la détestable contrefaçon qu'en font l'ennemi et les traîtres. Il s'agissait de savoir enfin si, dans la nuit de la servitude, la nation ne verrait plus briller aucune lumière d'espérance française pour soutenir son esprit de résistance et faire la preuve qu'elle restait solidaire du parti de la liberté.
Tel fut, au premier jour, notre but, tel il demeure aujourd'hui, sans que rien en- soit changé. Vers ce but, nous avons marché sans hésiter et sans fléchir. Quand on saura avec quels moyens, je crois bien que le monde en marquera quelque étonnement. Nous n'avions ni organisation, ni troupes, ni cadres, ni armes, ni avions, ni navires. Nous n'avions point d'administration, de budget, de hiérarchie, de règlements. Bien peu, en France, nous connais-saient et nous n'étions, pour l'étranger, que des risque-tout sympathiques sans passé et sans avenir.
Or, il ne s'est pas passé un Jour sans que nous ayons grandi.
Chacun sait quelles furent les étapes, toujours dures, parfois cruelles, de notre marche en avant. Chacun peut imaginer les difficultés. matérielles et morales que nous avons dû surmonter. Chacun connaît l'étendue des territoires, le degré de force militaire, la valeur de l'influence, que nous avons pu reporter dans la guerre au seul service de la patrie. Nous étions une poussière d'hommes. Nous sommes maintenant un bloc inébranlable. Nous nous sommes rendus à nous-mêmes le droit d'être des Français fiers et libres. Par dessus tout, nous avons rétabli dans notre peuple prisonnier les liens de l'unité française avec la volonté de résistance pour la vengeance et de redressement pour la grandeur.
Car, c'est un fait que la France, malgré la stupeur d'une défaite militaire méritée par ses chefs, mais non par elle-même, malgré le trouble jeté dans son âme par la trahison d'hommes qu'elle considérait comme symboles de l'honneur, malgré la pression de l'ennemi, exercée tantôt sous la forme de violences sans nom, tantôt par offres doucereuses d'allégements et de collaboration, malgré un régime abject de police et de persécutions, malgré l'effort acharné de corruption des esprits par propagande - unilatérale, c'est un fait que la France ne s'est nullement abandonnée. C'est un fait que la France a su discerner, au travers du nuage Ge sang et de larmes dont on tentait de l'aveugler, que la seule voie qui mène au salut est celle qu'ont choisie pour elle ceux de ses enfants qui sont libres.
Il n'y a pas, à cet égard, la moindre distinction à faire entre les Français de Brazzaville, de Beyrouth, de Damas, de Nouméa, de Pondichéry, de Londres, et les Français de Paris, de Lyon, de Marseille, de Lille, de Bordeaux, de Strasbourg. Sauf une poignée de malheureux et une chambrée de misérables qui, par panique, folie ou intérêt, ont spéculé sur la défaite de la patrie et qui dominent provisoirement par la tromperie, la prison ou la famine, la nation n'a jamais marqué une pareille unanimité. On peut dire, littéralement, que ceux des Français qui vivent ne vivent plus que pour vouloir la libération nationale. Et l'on peut dire aussi que, pour 40 millions de Français, l'idée même de la victoire se confond avec celle de la victoire des Français Libres.
Il est aisé de s'expliquer qu'à mesure que nous devenions une réalité grandissante et surtout à mesure que se dévoilait l'adhésion secrète de la France, beaucoup d'hommes se soient souciés, chez nous et à l'étranger, de connaître quels sont au juste nos caractères et nos desseins ? Si dure et si longue que doive être la guerre, son aboutissement sera un certain ordre national et international. Rien n'est plus naturel que de s'interroger sur ce que veut, à ce point de vue, réaliser cette grande force neuve qui s'appelle la France Libre, en attendant que, par la victoire, elle se confonde avec la France tout court.
Il est vrai qu'à cette question: « Que veut la France Libre ?» certains, qui ne lui sont de rien, se hâtent souvent de répondre à sa place. Aussi nous est-il arrivé de nous voir prêter à la fois les intentions les plus contradictoires, soit par l'ennemi, soit par cette sorte d'amis qui, sans doute à force de zèle, ne peuvent contenir à notre endroit l'empressement de leurs soupçons. L'une des rares distractions que m'accorde ma tâche présente consiste à rapprocher parfois ces diverses affirmations. Car il est plaisant d'observer que les Français Libres sont jugés, le même jour, à la même heure, comme inclinant vers le fascisme, ou préparant la restauration d'une monarchie constitutionnelle, ou poursuivant le rétablissement intégral de la République parlementaire, ou visant à remettre au pouvoir les hommes politiques d'avant-guerre, spécialement ceux qui sont de race juive ou d'obédience maçonnique, ou enfin poussant au triomphe de la doctrine communiste. Quant à notre action extérieure, nous entendons les mêmes voix déclarer, suivant l'occasion: ou que nous sommes des anglophobes dressés contre la Grande-Bretagne, ou que nous travaillons, au fond, de connivence avec Vichy, ou que nous nous fixons pour règle de livrer à l'Angleterre les territoires de l'Empire français à mesure qu'ils se rallient. Il y a peu d'apparence que ce que nous pourrons dire ou faire mette un terme à ces allégations. Mais il y a quelque importance à ce que nous affirmions, devant nous-mêmes et devant les autres, quelle est notre politique.
L'article 1er de notre politique consiste à faire la guerre, c'est-à-dire à donner la plus grande extension et la plus grande puissance possibles à l'effort français dans le conflit. Il va de soi que, dans tous les domaines, notre action se combine étroitement avec celle de nos alliés et plus directement avec celle de l'Empire britannique. C'est qu'en effet l'Angleterre a eu l'incomparable mérite et le magnifique courage de faire face, seule, au destin quand il était le plus menaçant et qu'en outre ce grand peuple, qu'on taxe parfois d'un certain manque d'imagination, n'en a pas moins discerné aussitôt par l'esprit et le cœur d'un Churchill, qu'une poignée d'évadés français avaient emporté avec eux l'âme éternelle de la France. Donnant, donnant! nous ne cesserons pas, jusqu'au dernier soir de la dernière bataille, de nous tenir, fidèles et loyaux, aux côtés de la vieille Angleterre. En même temps, nous appelons de nos vœux le moment où les circonstances pourront nous permettre d'apporter un concours aussi modeste qu'il soit d'abord à l'héroïque résistance de nos alliés russes. Nous nous tenons en étroite liaison avec nos alliés polonais, tchécoslovaques, grecs, yougoslaves, hollandais, belges, norvégiens, solidarité à nos yeux capitale parce que le sort de leur territoire et celui du nôtre présentent les mêmes caractères de résistance nationale et d'inexpiable oppression et parce que nous ne concevons pas la libération de l'Europe sans leur juste restauration et la réparation du martyre qu'ils endurent.
Nous sommes unis sans réserves avec l'action morale et matérielle des États-Unis, sans laquelle il ne saurait y avoir de victoire et nous usons, avec gratitude, du concours que, par tant de moyens, ils fournissent à ceux qui combattent pour la liberté du monde. Nous nous efforçons de justifier et de développer les réconfortantes sympathies que prodiguent à la France, dans sa lutte et dans ses épreuves, tant de nations de l'univers.
Mais, quelque prix que nous attachions à ces liens qui nous aident et qui nous obligent, nous entendons, dans l'intérêt commun, que notre effort présent et futur demeure l'effort propre de la France et nous sommes d'autant plus ardents à servir ses intérêts, à représenter ses droits et à accomplir ses devoirs que nous savons que sa cause est la cause même des peuples libres. Rien ne saurait nous détourner de suivre la vocation séculaire de notre pays. Mais rien ne pourrait nous faire oublier que sa grandeur est la condition sin;; qua non de la pgix du monde. Il n'y aurait pas de justice si justice n'était pas rendue à la France !
C'est pourquoi nous combattons pour que cette guerre de trente ans, déchaînée en 1914 par l'agression allemande, soit terminée et sanctionnée de telle manière que la France en sorte intacte dans tout ce qui lui appartient, créditée de tout ce qu'elle a perdu et garantie dans sa sécurité.
Nous ne séparons pas, d'ailleurs, ce qui est dû à notre pays de ce qui est dû aux nations qui furent ou qui demeurent nos alliées ou associées dans les mêmes épreuves et contre le même ennemi. Les peuples libres ont fait, maintenant, assez de cruelles expériences pour avoir appris ce que signifie la communauté des droits et des devoirs et ce qu'il en coûte de lui être infidèle. Tous ont payé assez cher pour savoir que leur idéal commun ne pourrait être qu'une charte platonique sans l'établissement de la sécurité réelle et pratique de chacun et sans l'organisation de la solidarité internationale.
Si la situation de notre patrie écrasée, pillée, trahie, exige que nous nous absorbions dans la tâche de la guerre, nous ne pouvons nous détacher de ce que peut et doit être le destin intérieur de la nation. Nous le pouvons d'autant moins que le désastre momentané de la France a bouleversé de fond en comble les fondements mêmes de son existence, emporté les institutions qu'elle pratiquait antérieurement, altéré profondément la condition de chaque individu et, par-dessus tout, jeté dans les âmes mille ferments passionnés. Si l'on a pu dire que cette guerre est une révolution, cela est vrai pour la France plus que pour tout autre peuple. Une nation qui paye si cher les fautes de son régime, politique, social, moral et la défaillance ou la félonie de tant de chefs, une nation qui subit si cruellement les efforts de désagrégation physique et morale que déploient contre elle l'ennemi et ses collaborateurs, une nation dont les hommes, les femmes, les enfants, sont affamés, mal vêtus, point chauffés, dont 2 millions de jeunes gens sont tenus captifs, pendant des mois et des années, dans des baraques de prisonniers, des camps de concentration, des bagnes ou des cachots, une nation à qui ne sont offertes, comme solution et comme espérance, que le travail forcé pour le compte de l'ennemi, le combat contre ses propres enfants et ses fidèles alliés, le repentir d'avoir osé se dresser face aux frénésies conquérantes d'Hitler et le rite des prosternations devant l'image du Père-Ia-Défaite, cette nation est nécessairement un foyer couvant sous la cendre. Il n'y a pas le moindre doute que, de la crise terrible qu'elle traverse, sortira, pour la nation française, un vaste renouvellement.
Est-il besoin de dire que ce ne sont pas les Français Libres qui voudraient jamais contrarier une telle transformation ? Bien au contraire, ils prétendent être, par excellence, en mesure d'y contribuer par l'exemple qu'ils donnent de leur union et de leur dévouement au service de la patrie et par le fait qu'eux-mêmes se font un cœur et un esprit nouveaux. Nous savons que l'immense majorité des Français, dans laquelle nous nous comptons, a définitivement condamné, à la fois les abus anarchiques d'un régime en décadence, ses gouvernements d'apparence, sa justice influencée, ses combinaisons d'affaires, de prébendes et de privilèges, et l'affreuse tyrannie des maîtres esclaves de l'ennemi, leurs caricatures de lois, leur marché noir, leurs serments imposés, leur discipline par délation, leurs microphones dans les antichambres. Nous tenons pour nécessaire qu'une vague grondante et salubre se lève du fond de la nation et balaie les causes du désastre pêle-mêle avec l'échafaudage bâti sur la capitulation. Et c'est pourquoi, l'article 2 de notre politique est de rendre la parole au peuple, dès que les événements lui permettront de faire connaître librement ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas.
Quant aux bases de l'édifice futur des institutions françaises, nous prétendons pouvoir les définir par conjonction des trois devises qui sont celles des Français Libres. Nous disons: « Honneur et Patrie» entendant par là que la nation ne pourra revivre que dans l'air de la victoire et subsister que dans le culte de sa propre grandeur. Nous disons : « Liberté, Égalité, Fraternité », parce que notre volonté est de demeurer fidèles aux principes démocratiques que nos ancêtres ont tirés du génie de notre race et qui sont l'enjeu de cette guerre pour la vie ou la mort. Nous disons « Libération », et nous disons cela dans la plus large acception du terme, car, si l'effort ne doit pas se terminer avant la défaite et le châtiment de l'ennemi, il est d'autre part nécessaire qu'il ait comme aboutissement, pour chacun des Français, une condition telle qu'il lui soit possible de vivre, de penser, de travailler, d'agir, dans la dignité et dans la sécurité. Voilà l'article 3 de notre politique !
La route que le devoir nous impose est longue et dure. Mais peut-être le drame de la guerre est-il à son point culminant? Peut-être l'Allemagne commence-t -elle à subir, à son tour, la fascination du désastre qui n'avait, longtemps, paralysé que ses ennemis? Peut-être l'Italie sera-t-elle bientôt, une fois de plus, suivant le mot de Byron : « La triste mère d'un empire mort ? » Mais, quels que doivent être le terme et le prix de la victoire, nous y avons marqué la place de notre patrie. Il n'y a plus maintenant, pour nous, d'autre raison, d'autre intérêt, d'autre honneur, que de rester, jusqu'au bout, des Français dignes de la France.
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25 Novembre 1941
A l'Université d'Oxford, le Général de Gaulle est l'hôte du Cercle Français.
Barrès parlait des « lieux où souffle l'esprit». Je ne crois pas qu'il en eût imaginé aucun où l'esprit soufflât davantage qu'en l'Université d'Oxford. Je ne crois pas non plus qu'on puisse exprimer mieux que par cette phrase pleine de prolongements le caractère de votre illustre maison. Mais, si je n'en ressens que mieux l'honneur qui m'est fait aujourd'hui par le club français de l'Université, je m'en trouve aussi encouragé à aborder un sujet assez difficile. Il s'agit de la collaboration des peuples anglais et français pour faire fructifier la victoire, si elle doit être remportée. Comme l'examen d'un tel sujet implique quelque impartialité de l'esprit et du sentiment, je me sens à l'aise pour l'évoquer ici, en raison de l'ambiance créée dans votre maison par l'exercice habituel d'une pensée désintéressée.
Quand on parlait à M. Thiers des relations franco-anglaises, il avait coutume d'écouter en silence le discours de son interlocuteur. Puis il disait, en regardant par-dessus ses lunettes : « Comme cela est intéressant! Mais n'aurait-il pas suffi de dire que l'Angleterre est une île? » M. Thiers entendait que ce simple aphorisme géographique expliquait très complètement tout ce qui s'est passé, tout ce qui se passe et tout ce qui se passera entre la nation française et la nation britannique.
Peut-être M. Thiers avait-il raison, de son temps. Il est très banal, en effet, de développer cette théorie que la position insulaire de la Grande-Bretagne l'a déterminée à considérer la mer comme sa principale garantie, sa voisine unique, la voie nécessaire de ses échanges et, par conséquent, à faire, de la domination sur les océans, son principal souci national et comme sa seconde nature. En même temps, la vocation maritime et, par conséquent, commerciale de l'Angleterre l'amenait à fonder son Empire et, du même coup, à contrôler la mer qui y conduisait. D'autre part et pour les mêmes raisons, Albion ne pouvait accepter qu'il s'établît sur le continent européen une hégémonie quelconque, car l'Etat qui l'eût réalisée fût devenu aussitôt un prétendant à l'empire de la mer. De là, bien évidemment, l'opposition fréquente des politiques de Londres et de Paris au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXC siècles. De là, leurs fréquents conflits. De là aussi, au début de ce siècle, le renversement des données séculaires de leurs relations, à l'initiative de votre roi Edouard VII. L'Entente Cordiale naissait, presque du jour au lendemain, dès lors que l'Allemagne, menée par la Prusse, arborait l'étendard du pangermanisme, menaçait l'équilibre des forces par sa croissance victorieuse et criait par la bouche de l'empereur Guillaume II : « Notre avenir est sur l'eau!»
Il était dans l'ordre des choses humaines qu'un changement aussi subit dans les rapports des peuples anglais et français, succédant à de si longues méfiances et rivalités, fût compromis par l'effacement momentané de la menace qui l'avait fait naître. Inversement, il était fatal que le relâchement de l'entente favorisât le redressement de cette menace. Je me figure que l'historien futur de notre guerre de trente ans, et peut-être cet historien est-il parmi vous, étudiant le deuxième acte du drame, c'est-à-dire le conflit présent, n'aura pas de peine à montrer que le déchaînement des ambitions allemandes, sous l'inspiration d'Hitler, se trouva fort encouragé par la divergence des politiques de Paris et de Londres. Mais j'imagine également le tableau qu'il pourra faire des conséquences lamentables d'une telle dissociation. Car, si le tacticien constate que la séparation militaire de nos deux forces, au printemps de 1940, vint de ce que la mécanique ennemie força la ligne Maginot entre Mézières et Sedan, le philosophe sait bien qu'au fond c'est entre deux politiques désunies qu'est passée l'agression allemande.
Le vin étant tiré, il faut maintenant le boire.
Sans aucun doute, il est amer. Mais la pire erreur que l'on pourrait commettre et la plus fâcheuse responsabilité que l'on pourrait prendre seraient de se laisser dégoûter par l'amertume, au point de renoncer, précisément, au bon accord faute duquel le breuvage fut gâté. Car, alors, l'avenir pourrait être définitivement compromis, et de grands peuples comme les nôtres ont de grands devoirs envers l'avenir.
Bien entendu, nos ennemis communs font tout pour organiser la séparation. Si l'on voulait exprimer en quoi consiste la politique allemande, pour ce qui concerne les rapports entre les peuples anglais et français, on pourrait dire que, pour Berlin, il s'agit de créer des plaies, puis d'y jeter constamment du sel, pour que ces plaies s'avivent et s'enveniment. A cet égard, les conditions dans lesquelles se trouve, actuellement, la France sont, pour l'ennemi, les plus favorables possible. Etant donné l'oppression qu'il y exerce, le régime de trahison qu'il y a institué, les .moyens de propagande et de chantage qu'il y a monopolisés, il ne lui est que trop aisé de déployer son effort de corruption. C'est pourquoi, tout est mis en œuvre pour rajeunir les vieilles querelles. Jeanne d'Arc, Jean Bart, Malborough, Maurice de Saxe, Nelson, Wellington, l'Aiglon, le commandant Marchand, sont évoqués sans relâche. Quant aux malheurs de la France, dans la guerre que nous faisons, il est constamment répété que l'Angleterre en est responsable parce qu'elle empêcha la France de tirer le fruit de sa victoire après 1918 en favorisant le redressement de l'Allemagne et en interdisant en même temps tout rapprochement des Germains et des Gaulois, que cette politique ne pouvait manquer d'aboutir à un conflit puisqu'en somme elle rendait sa puissance au Reich tout en excitant sa rancune, que l'Empire britannique n'en a pas moins négligé de se préparer à combattre et s'est trouvé à l'heure des grands dangers hors d'état de nous porter sérieusement secours. Quant au présent, il est bien entendu que l'Angleterre abuse du martyre de la France pour mettre la main, partout où elle peut, sur les morceaux de son Empire. En même temps, le Reich ne manque pas de forcer ses collaborateurs à prendre à leur compte le plus possible d'actes hostiles ou malveillants vis-à-vis de l'Angleterre, de façon à exaspérer celle-ci contre une nation qui est, en réalité, sincèrement demeurée son amie.
Car c'est, à mon sens, un des faits les plus remarquables de notre tragique époque que tant de facteurs artificiels de division n'ont aucunement modifié la confiance et l'inclination du peuple français à l'égard du peuple britannique. Bien plus, il se passe actuellement ce phénomène que les Anglais sont devenus, en France, beaucoup plus populaires qu'ils ne l'ont jamais été. Il existe une opposition complète entre l'attitude apparente de ce que l'on considère encore comme le pays officiel et les sentiments nourris par toutes les classes de la population. Je ne crois pas que l'on puisse citer un seul témoignage qui démente cette affirmation. Mais je pourrais, pour la corroborer, énumérer des preuves innombrables et directes. Permettez-moi d'invoquer trois faits assez caractéristiques : en juillet, à Lens, le bombardement d'une usine par la Royal Air Force a tué des ouvriers français. Un avion anglais a été abattu sur place ... Les Français sont enterrés d'abord et toute la population assiste à la cérémonie. Le lendemain, ont lieu les obsèques des aviateurs britanniques. La même foule accompagne jusqu'au cimetière les soldats alliés et, au premier rang de cette foule, marchent les femmes en deuil des ouvriers tués.
Le 2 novembre dernier, Jour des Morts, les familles françaises sont allées, comme de coutume, prier sur les tombes de leurs parents défunts. Sachez qu'il n'y a pas eu, en France, une seule tombe de militaire anglais qui n'ait été visitée et sachez que, de toutes les tombes de tous les cimetières de France, les plus fleuries, ce jour là, furent celles des Britanniques.
Quant au troisième fait, sur lequel je n'aurais garde d'insister, mais qui mérite peut-être considération, c'est qu'il ne se passe pas un seul jour sans que plusieurs jeunes Français, de toutes régions et de toutes classes, ne parviennent en Angleterre pour se battre aux côtés de ses soldats et que, pour y arriver, ils déploient des prodiges de courage et d'ingéniosité, dont, un jour, le récit paraîtra très étonnant quand on aura le temps d'écrire des livres.
S'il est certain que le peuple français, au fond de l'abîme où il a, pour l'instant, roulé, n'a jamais mieux mesuré ce que vaut le peuple britannique, mieux compris que libération est synonyme de victoire anglaise, mieux senti qu'il n'y aurait pas, dans l'avenir, d'indépendance possible sans l'amicale union des deux pays, je ne crois pas que, de son côté, le peuple anglais ait jamais été plus convaincu de l'absolue nécessité d'une telle collaboration. Il entre d'abord, dans cette conviction, le sentiment généreux qu'inspire l'ami à délivrer. Il me semble qu'en pareille matière ce que pensent les Anglais s'exprime par les vers de Shakespeare: I am not of that feather, to shake off My friend when he most needs me ...
Mais il est également certain que les événements de la guerre ont démontré à quel point la sécurité de la France est conjuguée avec la vôtre. Dans une époque où l'essentiel de l'action de guerre, c'est-à-dire de destruction, passe à la force aérienne, il serait difficile d'imaginer l'avenir de l'Angleterre, si la France, qui en est séparée par quelques minutes de vol, cessait d'être son alliée. M. Thiers qui, longtemps, n'avait pas cru aux chemins de fer, ne prévoyait évidemment ni l'Allemagne du xxe siècle, ni l'aviation, ni les tanks. Autrement, il n'aurait pas jugé que le fait que l'Angleterre est une île tranchât définitivement la philosophie de nos rapports.
Voilà pourquoi ma conviction est que, malgré certaines apparences fâcheuses et de lamentables incidents créés à grand renfort de trahison et de propagande, cette guerre, si elle est gagnée, doit avoir pour première conséquence l'établissement d'une collaboration franco-anglaise plus franche et solide qu'elle ne le fut jamais. Mais si, pour d'excellentes raisons pratiques et pour les meilleurs motifs de sentiment, une telle union est nécessaire, il me semble qu'elle est, aussi et surtout, commandée par un devoir commun à nos deux vieilles et grandes nations, je veux dire par le salut de notre civilisation.
Car voilà bien l'enjeu de cette guerre et le problème de la paix qui suivra! D'aussi gigantesques efforts, déployés par l'agression pour renverser l'ordre actuel du monde et en fonder un nouveau, ont des causes graves et profondes et la victoire ne serait qu'un mot sur des tombes et sur des médailles s'il n'y était point remédié.
Il est vrai que certains esprits trouvent commode d'attribuer à la seule ambition d'un homme, assez connu, convenons-en, et qui s'appelle Adolf Hitler, la révolution que traverse le monde. Ils se représentent le motif d'une pareille guerre sous la forme d'un odieux tyran qui, après avoir écrit Mein Kampf, entraîne une partie de la terre à l'attaque de l'autre partie pour imposer à toute la planète l'Evangile qu'il a décrété. Une telle conception leur permet, d'ailleurs, d'imaginer la solution de la crise suivant le principe du moindre effort : pour que la paix juste et durable fût, désormais, établie, il suffirait d'écarter le dictateur de Berchtesgaden. Mais, sans contester que la personnalité du Führer allemand ait joué un rôle important dans les origines du conflit, comment se contenter d'un jugement aussi sommaire ?
D'autres, élevant le débat, professent que l'éternel appétit de domination du peuple allemand a été, cette fois encore, la raison de la catastrophe. Dès lors, en appliquant à ce peuple, avec constance et fermeté, un régime de belles et bonnes garanties, quant à ses frontières et quant à ses armements, la question serait tranchée au fond. Il n'est, de fait, que trop évident que, depuis des siècles, l'incendie en Europe est toujours parti du pays dont on a pu dire que la guerre était son industrie et l'on ne saurait, semble-t-il, contester qu'une pareille nation mérite que des précautions efficaces soient prises à son égard. Mais il reste à savoir si, dans la conjugaison du système nazi et du dynamisme allemand, il n'y a eu qu'un hasard, ou si cette rencontre même ne fut pas comme l'aboutissement d'un mal plus général, tranchons le mot, d'une crise de la civilisation.
Je n'aurai pas l'outrecuidance de prétendre exposer ici comment, depuis deux mille ans, s'est étendu sur le monde le règne des conceptions, des mœurs et des lois qui lui ont donné son âme et même sa figure. Vous savez mieux que personne que, grâce à ces conceptions, à ces mœurs et à ces lois, malgré les différences de langue, de religion, de nationalité, malgré les batailles des armées, la rivalité des politiques, la concurrence des productions, une sorte d'idéal commun, une notion semblable de ce que la collectivité doit à chaque homme et, réciproquement, de ce que chaque homme doit à tous, un respect identique de la liberté et de la justice, se sont imposés aux peuples à mesure de leur évolution. A la base de notre civilisation, il y a la liberté de chacun dans sa pensée, ses croyances, ses opilions, son travail, ses loisirs.
Cette civilisation, née dans l'occident de l'Europe, a traversé bien des tourmentes. Tour à tour, les invasions barbares, l'éparpillement féodal, les divisions de la chrétienté, les secousses provoquées par la Révolution française, l'essor des nationalités, l'apparition des grandes industries, les oppositions sociales, l'ont gravement menacée. Mais, jusqu'à présent, elle avait su garder assez de vitalité interne et de puissance d'attraction pour l'emporter finalement. Bien plus, elle s'est faite conquérante et a gagné, pour leur bien, d'immenses contrées de l'univers. Elle a imprégné l'Amérique, au point de s'y être, par excellence, épanouie. Elle a pénétré l'Asie, l'Afrique et l'Océanie. Grâce à la colonisation, puis à l'affranchissement progressif de populations innombrables, le moment approchait où tous les hommes de la terre eussent reconnu les mêmes principes supérieurs et revêtu la même dignité.
Mais cette civilisation, qui tend essentiellement à la liberté et au développement de l'individu, est aux prises avec un mouvement diamétralement opposé qui ne reconnaît de droits qu'à la collectivité raciale ou nationale, refuse à chaque particulier toute qualité pour penser, juger, agir, comme il l'entend, lui en arrache la possibilité et remet à la dictature le pouvoir exorbitant de définir le bien et le mal, de décréter le vrai et le faux, de tuer ou de laisser vivre, suivant ce qui est favorable à la domination totale du groupement qu'elle personnifie. C'est de là que sont sortis ces systèmes furieux qui ont offert leur attrait et leur dynamisme aux perpétuelles ambitions allemandes et aux prétentions spasmodiques des Italiens.
C'est là-dessus que les vainqueurs provisoires du continent européen s'efforcent de construire ce qu'ils appellent un Ordre NOuNeau. C'est par là que la guerre actuelle a pori? enjeu la vie ou la mort de la civilisation occidentaie. Or, ce mouvement est d'autant plus redoutable qu'il résulte, lui aussi, de l'évolution générale.
Il faut convenir, en effet, que dans l'époque moderne la transformation des conditions de la vie par la machine, l'agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences, battent en brèche les libertés de chacun. Dès lors que les humains se trouvent soumis, pour leur travail, leurs plaisirs, leurs pensées, leurs intérêts, à une sorte de rassemblement perpé-tuel, dès lors que leur logement, leurs habits, leur nourriture, sont progressivement amenés à des types identiques, dès lors que tous lisent en même temps la même chose dans les mêmes journaux, voient, d'un bout à l'autre du monde, passer sous leurs yeux les mêmes films, entendent simultanément les mêmes informations, les mêmes suggestions, la même musique, radiodiffusées, dès lors qu'aux mêmes heures, les mêmes moyens de transport mènent aux mêmes ateliers ou bureaux, aux mêmes restaurants ou cantines, aux mêmes terrains de sport ou salles de spectacle, aux mêmes buildings, blocks ou courts, pour y travailler, s'y nourrir, s'y distraire ou s'y reposer, des hommes et des femmes pareillement instruits, informés, pressés, préoccupés, vêtus, la personnalité propre à chacun, le quant à soi, le libre choix n'y trouvent plus du tout leur compte. Il se produit une sorte de mécanisation générale, dans laquelle, sans un grand effort de sauvegarde, l'individu ne peut manquer d'être écrasé.
Et d'autant plus que les masses, loin de répugner à une telle uniformisation, ne laissent pas, au contraire, d'y pousser et d'y prendre goût. Les hommes de mon âge sont nés depuis assez longtemps pour avoir vu se répandre, non point seulement l'oblig~tion, mais encore la satisfaction de l'existence agglomérée.
Porter le même uniforme, marcher au pas, chanter en chœur, saluer d'un geste identique, s'émouvoir collectivement du spectacle que se donne à elle-même la foule dont on fait partie, cela tend à devenir une sorte de besoin chez nos contemporains. Or, c'est dans ces tendances nouvelles que les dictateurs ont cherché et trouvé le succès de leurs doctrines et de leurs rites. Assurément, ils ont réussi d'abord parmi les peuples qui, dans l'espoir de saisir la domination sur les autres, ont adopté d'enthousiasme l'organisation des termitières. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'évolution elle-même offre à l'Ordre dit Nouveau d'extraordinaires facilités et à ses champions de chroniques tentations.
Si complète que puisse être un jour la victoire des armées, des flottes, des escadrilles des nations démocratiques, si habile et prévoyante que se révèle ensuite leur politique vis-à-vis de ceux qu'elles auraient, cette fois encore, abattus, rien n'empêchera la menace de renaître plus redoutable que jamais, rien ne garantira la paix, rien ne sauvera l'ordre du monde, si le parti de la libération, au milieu de l'évolution imposée aux sociétés par le progrès mécanique moderne, ne parvient pas à construire un ordre tel que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient exaltées et garanties, au point de lui paraître plus désirables que n'importe quels avantages offerts par son effacement. On ne voit pas d'autre moyen d'assurer en définitive le triomphe de l'esprit sur la matière. Car, en dernier ressort, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Mais comment pourrait-on concevoir un pareil effort de rénovation spirituelle, sociale, morale, autant que politique, dans la division de nos deux peuples ? Depuis des siècles, la France et l'Angleterre sont les foyers et les champions de la liberté des hommes. La liberté périra si ces foyers ne se conjuguent et si ces champions ne s'unissent.
Toutes les ressources d'intelligence et de volonté, qui, depuis si longtemps, jaillissent séparément de votre pays et du mien en faveur de la même cause, celle de la civilisation, ne faudra-t-il pas les mettre en commun puisque les adversaires de notre idéal sont unis pour le renverser? Or, cette collaboration ardente et franche des intelligences et des volontés de tous ceux qui, chez vous et chez nous, marchent vers la même lumière ne peut, désormais, s'imaginer sans l'accord des deux nations.
Je devrais m'excuser d'avoir si longtemps retenu votre attention sur de telles considérations. Mais la jeunesse d'élite qui veut bien m'écouter sait que les idées mènent le monde. C'est pourquoi, j'ai cru utile de soumettre celles-là à vos réflexions. Peut-être, en les examinant, penserez-vous avec moi que, pour embrasser l'ensemble des faits terribles et quotidiens de cette guerre- la plus grande de l'Histoire et pour en tirer les leçons sans lesquelles elle serait perdue, même après vingt batailles gagnées, il est bon d'en considérer les données principales.
Le poète met en scène le campagnard montant la pente abrupte:
« - Homme de la plaine, pourquoi gravis tu la colline ?
- C'est pour mieux regarder la plaine. Je n'ai compris la plaine qu'en la voyant du haut des sommets.»
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