En quoi traiter cette professionnelle de la santé comme une vulgaire délinquante, alors qu’elle est reconnue comme une professionnelle exemplaire depuis onze ans, va-t-il aider l’enquête ? A quoi sert-il d'annoncer avec de grands effets d’annonce que sa garde à vue est prolongée, si ce n'est à montrer à une famille agressive qui réclame des sanctions que justice sera faite !

A quoi sert-il d’humilier davantage une femme brisée en annonçant qu’elle a interdiction de continuer son activité professionnelle ? Les autorités judiciaires cherchent-t-elles à tuer professionnellement cette femme ? Veulent-elles qu’elle se suicide ?  

La pratique de la garde à vue, honteuse, de fonctionnaires de base traités comme des criminels se multiplie, en France, dans la plus grande indifférence, quand ce n'est pas avec les applaudissements d'une masse se défoulant de ses frustrations comme aux jeux du Cirque,  et souvent dans un contexte encore plus scandaleux.

Qui a oublié cette longue garde à vue, suivie de trois jours de prison, infligée par un juge de Draguignan à un gendarme qui a eu le tort de tirer, et de tuer, un homme menotté qui s’enfuyait de sa garde à vue, au commissariat ?  La « victime », connue comme récidiviste, avait "simplement" été arrêtée pour agression violente avec une arme. Le gendarme sera suspendu, et les gens du voyage, dont ce délinquant faisait partie, provoqueront des incidents lorsque, suite au tollé provoqué par cette décision ahurissante, ce fonctionnaire sera finalement libéré… trois jours après.

Qui a oublié la garde-à-vue de cet enseignant, dans le Nord, qui avait eu le malheur de gifler un fils de gendarme de onze ans, qui l’avait insulté ?

Qui a oublié ce drame épouvantable, le suicide d’un enseignant, qui avait été accusé de violence par un élève, et mis en garde-à-vue 24 heures, sur le seul témoignage de l’adolescent, qui se rétractera, quelques jours après le suicide de l’enseignant ? Par contre, une mère de famille d’une « zone sensible » qui était entrée dans une école pour gifler une enseignante n’avait toujours pas été interrogée, 48 heures après le délit ! Deux poids, deux mesures ?

Il ne s’agit pas de réclamer l’impunité pour un fonctionnaire ou pour tout salarié qui a commis une faute. Mais on ne peut qu’être surpris, et indigné, par cette volonté d’une partie des autorités judiciaires d’humilier et d'offrir à la vindicte populaire  des fonctionnaires qui tentent, dans des conditions souvent difficiles, de faire fonctionner l’hôpital, l’école ou la police, institutions qui sont les piliers de la République.

On peut surtout être surpris quand on voit que ce sont toujours les petits qui se retrouvent en garde à vue, même quand ils n’ont fait que défendre l’ordre public contre des crapules. Et nombre de citoyens de ce pays ne peuvent que se montrer dubitatifs  devant la complaisance de la justice pour de nombreux voyous récidivistes, qui se retrouvent rapidement en liberté, et le lynchage de fonctionnaires qui essaient de faire vivre ce qu’il reste d’institution républicaine. Deux poids, deux mesures, encore une fois ?

Admettons donc la faute professionnelle (ce qui n’est pas prouvé dans l’affaire de l’infirmière), si on interrogeait ainsi tous les grands patrons qui ont commis des fautes professionnelles aux conséquences lourdes pour leurs salariés ? Si on mettait en garde-à-vue certains ministres dont les décisions se sont avérées êtres des fautes professionnelles lourdes pour le sort de la France ? Si on mettait en garde-à-vue des hauts fonctionnaires qui ont défendu des intérêts privés, au détriment du bien commun ?

A quand une garde-à-vue et la prison pour des juges qui, comme Fabrice Burgaud à Outreau, se rendent coupables de fautes professionnelles aux conséquences parfois très graves ?

Enfin, il y a, dans cette affaire comme dans d'autres du même genre, des aspects qui me gênent : d’abord, je n’entends que des hommes se plaindre de la mort du petit Illiès, et je les trouve bien haineux et revanchards pour des parents en deuil. Pourquoi n’entend-on pas une seule femme témoigner ? Et je ne puis m’empêcher de penser que, quand il arrive que ce soit un enfant qui s’appelle Marie ou Jean-Michel, on n’en fait pas un tel battage médiatique. Je trouve dans cette disproportion du traitement de l’information, par les journalistes, un côté malsain, comme si l’hôpital français devait faire encore davantage repentance de ce drame parce que la famille est issue de l’immigration, comme si on était déjà dans la discrimination positive, même devant un tel drame.

Alors, cessons de livrer aux lions les boucs émissaires que sont les petits fonctionnaires, et retrouvons une justice qui donne l'impression aux citoyens qu'elle ne marche pas sur la tête.

Lucette Jeanpierre