Eric Zemmour donne alors son avis sur ces propos, et plus généralement sur le « vivre ensemble » dans les banlieues françaises. Son opinion ne semble pas du tout partagée par les autres participants au débat.

Qui a raison, qui a tort ? Essayons de résumer les arguments présentés par les uns et les autres pour les dégager de la vivacité de la controverse.

Eric Zemmour pense que « les gens » se séparent, et que ce sont donc essentiellement eux-mêmes qui provoquent l’apartheid. Il estime que, dans un immeuble, un quartier, un département, quand il y a une majorité d’immigrés, « les gens qui étaient là avant » (donc, si je comprends bien, les « non-immigrés » comme disent les démographes) s’en vont, parce qu’ils ne se sentent plus en France. Ce ne serait pas seulement les riches qui s’en vont, mais également les pauvres dès qu’ils en ont les moyens matériels. Eric Zemmour cite le cas de la Seine-Saint-Denis, qui devient, selon une statistique qu’il prête à Brice Hortefeux, homogène à 80%.

Eric Zemmour en conclut que « les gens » ne veulent pas vivre ensemble. Les non-immigrés n’accepteraient pas un changement de mode de vie. Il donne comme exemple la présence de nombreuses femmes voilées et l’effondrement du niveau des écoles. La cause de ce phénomène serait, selon lui, non pas les discriminations, mais un défaut d’assimilation des populations immigrées.

Les autres invités et le présentateur pensent qu’Eric Zemmour fait des généralités abusives. Selon Dominique Wolton, ses propos sont idéologiques. Ils contrediraient, selon ce chercheur du CNRS, « des centaines d’analyses et de recherches, de prises de positions ». Francis Laloupo estime qu’Eric Zemmour parle de manière abstraite et ne connaît pas la réalité de terrain, faute de voyager en France. Selon ce journaliste africain, la thèse de la fuite du « vivre ensemble » ne s’appliquerait pas par exemple à Marseille ou dans l’agglomération lyonnaise. Francis Laloupo estime qu’Eric Zemmour tient des propos similaires à ceux de Jean-Marie Le Pen, et qu’il a le fantasme d’une France uniforme qui n’a jamais existée.

Qui a raison, qui a tort ? Comme souvent dans les débats télévisés, les invités n’ont guère le temps ou les moyens de produire des preuves de leurs affirmations, et permettre à l’auditeur de vérifier les arguments des uns et des autres. Par exemple, où sont les « centaines d’analyses et de recherches » dont parle Dominique Wolton ? Eric Zemmour, de son côté, a pu constater ce qu’il affirme mais ne démontre pas que ce serait un phénomène statistiquement significatif.

L’aspect de ce délicat problème du « vivre ensemble » soulevé par Eric Zemmour mérite cependant d’être mieux analysé que par un débat télévisé trop véhément ou dans des postures idéologiques. Il a été abordé dans d’autres émissions plus sereines, comme par exemple dans un « C dans l’Air » que j’avais commenté . J’avais estimé alors que deux maires de banlieues (l’un UMP et l’autre PS), qui sont censés connaître la réalité de terrain, ne contredisaient pas l’économiste Jacques Marseille qui faisait le même constat qu’Eric Zemmour.

Il me paraît capital de confirmer ou d’infirmer, statistiques à l’appui, cette thèse de la fuite du « vivre ensemble », puisqu’elle remettrait en cause la volonté politique de la « diversité » et de la « mixité sociale », et donc pourrait expliquer l’échec de toutes les politiques de la ville, mais aussi des campagnes contre les discriminations et pour la promotion de la diversité dans tous les domaines de la société française.

Je n’ai pas trouvé sur internet les « centaines d’analyses et de recherches » argumentées par Dominique Wolton, et ce n’est pas faute d’avoir cherché. J’ai bien trouvé quelques « prises de position » qui vont dans son sens, mais une prise de position n’est pas une démonstration sociologique ou mathématique. Je n’ai pas non plus trouvé d’études scientifiques démontrant l’importance de la « fuite du vivre ensemble » décrite par Eric Zemmour.

Je reste donc sur ma faim. A titre personnel, je connais bien des personnes (souvent modestes) qui ont fui des HLM en Ile-de-France, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Strasbourg, etc., pour les raisons évoquées par Eric Zemmour, mais ça ne constitue évidemment pas une approche objective et scientifique.

J’en appelle donc aux témoignages des lecteurs pour en avoir le cœur net : avez-vous vécu de telles situations ? Ou connaissez-vous des études sérieuses, dénuées de toute idéologie, qui en démontrent l’importance ou la marginalité ?