Durban II: la meilleure manière d'éviter le pire
Par Pierre Régnier (contributeur) le mercredi 11 mars 2009, 08:09 - Société - Lien permanent
Pour refuser d'être complice des pires décisions de Durban II il y a mieux à faire que de refuser simplement d'y participer : faire vivre ce qu'on veut y mettre à mort. La liberté de pensée et d'expression se fragilise lorsqu'on ne l'exerce pas.
On peut sans doute compter sur Rama Yade pour combattre fermement, et à juste titre, la tendance qui, comme ce fut fait à Durban I, veut faire d'Israël le principal pays du racisme et de l'apartheid.
Contre l'autre monstrueux projet, l'interdiction de critiquer les religions, la France risque au contraire de se montrer complice puisque le Président de la République a lui-même, en plusieurs occasions, repris à son compte la tricherie qui consiste à faire de l'islamophobie un racisme comparable à la judéophobie. On oublie trop par ailleurs de rappeler où est déjà tombé l'ONU en la matière. Le pire objectif de la conférence de Genève y a déjà été approuvé, ces dernières années, par la commission dite "des Droits de l'homme" sous la direction de Doudou Diène. Là, la tricherie a consisté à condamner la "diffamation" des religions.
Il n'y a pas seulement deux forces en présence dans la préparation de Durban II, les États qui veulent supprimer la liberté d'expression en matière religieuse et ceux qui ne veulent pas (ou qui, comme la France sarkozienne feignent de ne pas voir le problème, ils sont dans le même camp liberticide). Il y a aussi tous les citoyens du monde, croyants, agnostiques, athées ou "indifférents sur Dieu et les religions" mais qui tiennent à la démocratie, à la laïcité républicaine et à la possibilité de vivre en paix dans la diversité des peuples et des cultures. Qu'ils soient ou non engagés dans la procédure onusienne, ceux-ci ont la possibilité de "peser contre l'infâme" en exerçant très activement le droit d'analyse, de critique, de "déthéologisation" du domaine qui les concerne tous.
Il faut exercer ce droit avant, pendant et après la conférence. Il faut le faire, surtout, là où l'on s'est toujours interdit, avec les pires conséquences, de le faire : dans la démarche spirituelle contre la conception violente de Dieu. Démarche dont on voit bien qu'elle est aujourd'hui, aussi, un indispensable combat philosophique et politique pour la non-violence et la paix du monde.
Cette conception est toujours largement dominante et très officielle dans toutes les religions abrahamiques. Les hébreux l'ont inventée et le judaïsme contemporain l'entretient. Le christianisme l'a adoptée mais il a affirmé qu'il ne fallait plus la mettre en application. Le bahaïsme fait de même aujourd'hui. L'islam est venu la relancer et l'aggraver en l'affirmant toujours valable pour l'avenir. À sa manière le cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI, l'a à son tour revivifiée, même si c'est de manière indirecte en faisant imprimer noir sur blanc, dans le dernier catéchisme, que les auteurs de l'Ancien Testament, "Dieu lui-même agissant en eux et par eux" ont mis par écrit "tout ce qui était conforme à son désir et cela seulement" (passage 106).
Pour ne prendre qu'un exemple, la promesse de donner une terre aux hébreux réalisée par l'ordre de massacrer tous les cananéens en assurant la victoire aux assaillants fut donc bien, selon le pape actuel et le magistère de l'église catholique, une authentique action de Dieu. Les catholiques feraient bien de réfléchir à la schizophrénie qui peut résulter de tels enseignements chez leurs coreligionnaires les moins raisonnables et les plus psychologiquement fragiles. Réfléchir au rôle qu'a effectivement joué cette conception dans le passé violent du christianisme, ensemble religieux qui se veut et se dit, comme l'islam, "d'amour et de paix".
Il est vrai que, dans le monde contemporain, c'est essentiellement l'islam qui est source de violences effectives commises au nom de Dieu. C'est tout à fait logique puisque c'est dans ses textes sacrés que la prétendue volonté de violence de Dieu est affirmée valable pour toujours (ou au moins jusqu'à la totale domination de Dieu sur tous les peuples de la terre). Cependant, ceux des musulmans qui sont pacifiques n'ont pas complètement tort quand on leur demande de rejeter leurs bases théologiques de la violence et qu'ils ressentent cette demande comme une injustice : pourquoi ne demande-t-on pas la même chose aux juifs et aux chrétiens ? Parce que ceux-ci n'appliquent "plus" les appels "de Dieu" à la maltraitance et au meurtre ? Mais alors, ce ne serait qu'une question d'opportunité, pas de qualité de la croyance, pas de valeur morale, pas de rapport aux Droits de la personne humaine ? Et les autres croyants sans morale, sur ce point précis, seraient habilités à exiger des musulmans qu'ils en aient une ? Et les non-croyants seraient justifiés à faire cette distinction faussement morale entre ces différents croyants ?
Il faut ajouter que le réflexe consistant à "défendre" avec indignation "un milliard et demi de musulmans méprisés" chaque fois que l'islam est mis en accusation pour ses violences effectives est un réflexe non seulement stupide mais contraire à ce qu'il croit être : c'est en effet mépriser vraiment les musulmans que de les considérer a priori tous complices de leur théologie criminogène ou, au moins, à l'aise dans la prison spirituelle où ils sont enfermés. On peut deviner, en tous cas espérer, qu'ils sont au contraire de plus en plus nombreux à avoir mauvaise conscience et à chercher désespérément le moyen de faire sauter l'interdiction de réformer et pacifier les bases de leur foi.
Oui, la meilleure manière d'empêcher que soit officialisée par l'ONU l'interdiction de mettre en accusation l'attitude des religions consiste à critiquer, partout où c'est possible, pour exiger son clair rejet PAR TOUTES LES RELIGIONS, la pire des conceptions de Dieu, cette conception qui l'a fait, ou le fait toujours, donneur d'ordres de maltraiter, de tuer des femmes et des hommes, de massacrer des peuples entiers.
N'exerçons pas seulement ce droit de critique pour rendre enfin possible la paix et l'application des droits humains sur toute la planète. Faisons-le aussi pour débarrasser les croyants sincères, dans toutes les religions, du lourd fardeau spirituel que font peser sur eux leurs mauvais bergers.
Et précisons ici que, dans l'interdit de mettre jusqu'à maintenant clairement en question la conception criminogène de Dieu, les philosophes ont une part de responsabilité aussi grande que celle des théologiens et des chefs religieux.




Commentaires
Cher Pierre,
Une façon supplémentaire de lutter contre Durban 2 c'est aussi de s'exprimer clairement.
A Monsieur Pierre-André Taguieff, qui avait usé et abusé du mot judéophobie et à M. Vincent Geisser qui avait contribué à commercialiser le mot islamophobie, j'ai expliqué que la langue française permettait de s'exprimer clairement, si seulement ceux qui l'utilisaient étaient de bonne foi :
- La phobie du Juif ou du Musulman (avec ou sans majuscules) n'a rien à voir avec
- La phobie du judaïsme ou de l'islam.
Alors, si nous voulons vraiment critiquer et Sarko et Taguieff et Geisser, nous devons d'abord user des mots qui conviennent.
La bonne foi, c'est aussi simple que cela.
Amitiés
Cher Pascal Hilout,
Me mettre sur le même plan que Vincent Geisser équivaut à une insulte me visant. Je vous ai pourtant, dans un courrier récent, expliqué longuement les raisons de mon choix du mot "judéophobie". Ces raisons n'ont rien à voir avec celles du mot "islamophobie" par les islamistes et leurs alliés ou leurs légitimateurs académiques (comme Geisser). "Judéophobie" est construit lexicalement sur le modèle de "xénophobie" et, conceptuellement,sur celui d'"hétérophobie", terme dû à Albert Memmi. Il ne faut jamais s'en tenir aux apparences, même si elles ne sont que lexicales. Lorsque nous menons des combats communs, nous avons le devoir de nous efforcer de nous comprendre, en commençant par rejeter les amalgames polémiques.
@ Pierre-André Taguieff
Le 10 mars à 11 h 45 j'ai posté un commentaire dans Le Point à la suite du texte de Bernard-Henry Lévy "Refusons la mascarade de Durban II". Dans ce commentaire je dis souhaiter que vous étendiez en amont, ainsi que Daniel Sibony, votre étude de la judéophobie. Je n'ai pas trouvé cette étude dans les 5 livres que j'ai lus de vous. Si elle existe déjà dans un autre, s'il vous plait, dites-le moi.
On ne se relit jamais assez. C'est seulement après avoir signalé cet article dans un commentaire envoyé à Agoravox (qui publie un texte intéressant d'Éric Kaminski sur le même sujet) que je découvre ici une grosse erreur. J'ai écrit quatre lignes incompréhensibles parce que j'y ai déplacé un membre de phrase entre parenthèses. Ces quatre lignes, qui commencent par "Il n'y a pas seulement…" doivent être lues ainsi corrigées :
Il n'y a pas seulement deux forces en présence dans la préparation de Durban II, les États qui veulent supprimer la liberté d'expression en matière religieuse (ou qui, comme la France sarkozienne feignent de ne pas voir le problème, ils sont dans le même camp liberticide) et ceux qui ne veulent pas. Il y a aussi tous les citoyens…