Quand il recrutait quelqu’un d’origine maghrébine, ce restaurateur posait des questions qui feraient hurler la Halde. Par exemple : pratiquez-vous l’islam, faites-vous le jeûne du Ramadan, approuvez-vous le voile islamique ? Si le candidat ou la candidate répondait oui ou hésitait, il avait bien peu de chances d’être retenu. Ca peut paraître parfaitement « islamophobe » et discriminatoire, mais l’explication donnée par le recruteur était la suivante : il n’avait guère envie d’embaucher une personne qui serait moins laborieuse en période de jeûne islamique, qui répugnerait peu ou prou à servir charcuterie alsacienne et bons vins pour cause de répulsion religieuse, ou qui ferait fuir les clients par des signes ostentatoires.

Cette histoire d’interférence entre convictions religieuse et aptitude à un emploi me fait penser à un autre ami, chef de projet en installations informatiques. Il emmenait son équipe sur des chantiers aux quatre coins de l’Hexagone. Parmi ses employés, il avait un jeune pratiquant de l’islam qu’il aimait beaucoup. Mais à chaque fois que l’équipe allait déjeuner dans un petit restaurant local, ce musulman se faisait remarquer en demandant un menu hors de l’ordinaire quand celui-ci comportait du porc. Et en période de ramadan, la tension dans l’équipe était intense, puisque le jeûneur n’arrivait pas à suivre les coups de collier demandés à l’ensemble de l’équipe, et par conséquent il retardait les chantiers par le simple fait qu’il était moins zélé. Un beau jour, mon ami excédé a fini par dire à son patron qu’il ne souhaitait plus avoir ce jeune musulman dans son équipe.

Formellement, le restaurateur breton ou le chef de projet pourraient être traînés devant les tribunaux pour « discrimination », ou au moins faire l’objet d’une délibération fumeuse de la Halde et d’une campagne médiatique de diabolisation par SOS Racisme ou le Mrap. Et pourtant, ni l’un ni l’autre ne peuvent être suspectés d’une quelconque mentalité raciste. Ils appliquent ce qu’on pourrait appeler un « principe de précaution » pour ne pas mettre en difficulté leurs entreprises.

Tous les musulmans de France ne suscitent pas les mêmes réticences. Ils prennent même parfois les devants face à des employeurs ou des bailleurs, en se démarquant ouvertement de toute revendication identitaire. Mais c’est au détriment de ceux qui ne penseraient pas à afficher un tel démarquage alors qu’ils ne sont pas plus intégristes que vous et moi.

Il n’y a pas que la peur de revendications religieuses qui suscitent la méfiance des patrons. Il y a aussi la sur-représentation médiatique de la délinquance dans certaines catégories de la population. Il ne s’agit pas uniquement d’images d’émeutes de banlieues ou de reportages sur les « zones sensibles », mais de statistiques officieuses.

Prenons par exemple cette déclaration dans un journal télévisé de France 3 : « En France, l'islam est la première religion dans les prisons. 60% des 60.000 détenus sont musulmans. » On a pu entendre des déclarations identiques dans d’autres médias.

Mettons-nous à la place d’un employeur ou d’un bailleur muni d’une simple calculette. 60% de 60.000 détenus, ça fait 36.000 détenus musulmans, et 24.000 non musulmans. Et par ailleurs, on nous dit qu’il y aurait « 5 millions de personnes de culture arabo-musulmane » en France, pour un total de 62 millions d’habitants. Soit 57 millions de non-musulmans. Donc, tous calculs faits, un musulman aurait une « chance » sur 139 de devenir un détenu et donc d’être considéré comme délinquant, contre une sur 2375 pour un non-musulman. Le rapport est de 1 à 17 !

Comparons cela aux chiffres donnés par les médias sur la discrimination. La presse a largement relayé des statistiques basées sur des testings, et diffusées par la Halde (3) : « Le candidat au patronyme maghrébin reçoit également 3 fois moins de réponses qu’un candidat aux nom et prénom « français de souche » (…) En allant plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que si ce candidat est cadre, il est particulièrement discriminé. Il obtient 6 fois moins de réponses positives que le candidat référent. »

Même si l’on peut contester l’ampleur des chiffres pro domo de ces organismes partisans comme la Halde et ses filiales, et établis par des méthodes contestables, la discrimination au patronyme ou au faciès maghrébins existe réellement. Mais n’y a-t-il pas une relation de cause à effet entre le rapport de 1 à 17 dans les « risques » de délinquance et ce rapport de 1 à 3 sur la discrimination à l’embauche ? N’y a-t-il pas, là encore, et comme pour le risque de revendications communautaristes ou de difficultés liées à la pratique religieuse, une sorte de « principe de précaution » appliqué consciemment ou non par les employeurs et les bailleurs ?

Hélas, nos politiques et nos spécialistes médiatiques refusent de chercher et d’expliquer les vraies causes de cette sur-représentation des musulmans de France dans la délinquance, tout comme ils refusent de condamner les demandes excessives d’« accommodements raisonnables ». Ainsi, ils ouvrent un boulevard aux thèses d’extrême-droite qui, par des corrélations simplificatrices, justifient une généralisation abusive d’un « principe de précaution » qui, parfois, sert de paravent à de véritables racismes au patronyme ou au faciès.

Djamila GERARD