On sent qu'ils savent bénéficier d'un entier sentiment d'impunité. Certaines choses sont ahurissantes ou grotesques: Max Lejbowicz qui prétend introduire de la rationalité dans le débat scientifique est, depuis 30 ans, le héraut de l'astrologie « conditionnelle »: selon lui, la physique permet de démonter l'exactitude de l'astrologie. On trouve aisément des extraits de son « livre » sur le net où il explique la carrière de Gabin par l'astrologie. Tant de sottise fait peur. Dans le livre de chez Fayard le jargon et les approximations se font concurrence.

Les illogismes aussi: un auteur m'accuse tout au long de son article d'antisémitisme (ce n'était pas vraiment le sujet de mon livre!) parce que je ne parle pas des juifs; un autre article me lance la même accusation parce que... je signale que certains savants ou lettrés étaient des juifs: il faudrait qu'ils accordent leurs violons...

Sinon je suis ostracisé dans mon milieu: des pressions m'ont empêché de parler dans un colloque en France organisé par la société des historiens médiévistes, je suis exclu des jurys de thèse qui concernent mon sujet de prédilection (les Teutoniques), écarté des laboratoires de recherche. Cela rappelle la Sorbonne dénoncée avec humour par Rabelais... Si on juge un homme à la valeur de ses ennemis, je ne vaux pas grand chose...

Heureusement à l'étranger l'accueil est totalement différent: les critiques sont rationnelles et constructives, les approbations fréquentes. J'ai ainsi eu l'honneur d'un soutien unanime de la presse et du monde universitaire grecs, toutes tendances politiques confondues ! Et des chercheurs grecs, belges et allemands m'ont spontanément fourni de précieux renseignements supplémentaires allant dans le sens de mon livre !

Parlons de quelque chose de plus agréable: vous venez de publier 40 « Regards sur le Moyen Âge » aux éditions Tallandier, chez qui vous aviez déjà écrit « les Chevaliers teutoniques ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les origines et le contenu de ce livre ?

S.G: A l'origine je devais participer à un recueil collectif chez un autre éditeur où j'étais chargé de la partie médiévale. On m'a prié, à la suite de « l'affaire Aristote », de ne plus faire partie de l'équipe. Je suis donc allé voir Tallandier avec cinq textes sous le bras. Après discussion, nous avons eu l'idée de proposer au grand public, amateurs d'histoire, étudiants, collègues du secondaire, une sorte d'introduction au Moyen Âge, sous la forme de chapitres courts (pas plus de 10 pages), écrits le plus clairement possible, et s'efforçant de fournir l'état actuel des connaissances. Une bibliographie volontairement réduite donne les clés pour aller plus loin. Nous n'avons mis que très peu de notes, uniquement pour fournir des explications techniques. La posologie idéale est d'un à deux chapitres par soir!..

Comment avez-vous choisi ces thèmes ?

S.G: Tout s'est réalisé en étroite concertation avec l'éditeur. Nous étions d'abord partis sur une base de 50 dossiers mais cela s'est avéré trop long. Nous voulions un ouvrage maniable, qui ne dépasse pas 400 pages. Aussi la liste a t-elle été réduite à 40 chapitres, regroupés en cinq thèmes principaux: la guerre et la paix, le pouvoir, la foi et la culture, le travail, les mythes et la mémoire. Nous avons voulu parcourir l'ensemble de la période médiévale, de Clovis à Jeanne d'Arc, sans oublier le monde orthodoxe et en particulier l'empire byzantin. La liste a plusieurs fois été remaniée, en fonction de l'intérêt supposé des sujets pour le public, de la difficulté présentée par certains...

Sur quels critères avez-vous choisi les chapitres ?

S.G: Il y en avait deux. D'une part présenter au lecteur ce que, sans doute, il attendait: les thèmes et les figures « classiques » du Moyen Âge, en nous appuyant sur ce que l'on apprenait jadis à l'école ou au collège. D'autre part aborder des sujets un peu moins connus. Voisinent ainsi avec les serfs, les châteaux, Saint Louis, la chevalerie, les Vikings ou les pèlerinages à Jérusalem, des textes sur la forêt (les défricheurs de Brocéliande), la naissance des Habsbourgs, « l'empire normand » qui allait de Londres à Antioche et de Rouen à Palerme, la guerre dans le monde byzantin, les mappemondes médiévales ou encore « l'invention de la Bible ». Certains chapitres relèvent enfin d'une situation intermédiaire: tout le monde connaît les cathédrales gothiques, merveille de notre civilisation, on sait moins – en dehors des spécialistes qui ont enquêté sur ce point – à quel point elles n'auraient pas vu le jour sans une importante métallurgie du fer et sans les armatures de fer qui viennent les soutenir.

Charlemagne est ultra célèbre, mais les usages légendaires que l'on a fait de sa personne au cours des siècles, révèlent une autre dimension de la culture et de la politique médiévales; enfin on a une image déformée du « Drang nach Osten » allemand... Grâce aux travaux de grands historiens comme Robert Folz ou Charles Higounet, de tels sujets peuvent être offerts au public.

Tout cela est passionnant. Mais, alors, de quels chapitres avons-nous été privés? Qu'avez-vous « censuré »?

S.G: Nous avons écarté des sujets auxquels nous avions songé dans un premier temps, la plupart du temps parce qu'ils semblaient – à tort ou à raison – trop techniques, trop difficiles à synthétiser en 8 à 10 pages, voire trop « exotiques ». Par exemple, la réforme grégorienne, les affrontements entre les papes et les empereurs, la naissance et l'essor des Universités – cette grande originalité de l'Europe latine –, les villages et le travail de la terre (défrichements, progrès de l'outillage), les principautés russes: tout cela ne fait finalement pas partie de ce livre. C'est dommage; mais si ces thèmes figuraient, d'autres auraient disparu, ce qui aurait suscité la même question de votre part!

On remarque aussi la présence de vignettes, d'enluminures reproduites au début de chaque chapitre. Vous flirtez avec la bande dessinée ?

S.G: Il ne s'agit pas de photocopies mais de dessins réalisés à partir d'enluminures, de sceaux, voire de sculptures du Moyen Âge. Ces quarante vignettes ont été réalisées par une dessinatrice de talent. Elles contribuent à introduire le lecteur dans l'univers médiéval, qui était un monde d'images. Chacune a été choisie en fonction du chapitre à illustrer et je suis très heureux de l'association ainsi réalisée.

Avez-vous d'autres projets? On voit sur le net que vous préparez un livre « sur l'invention de la laïcité ». Vraiment ? Allez-vous devenir un contemporanéiste ?

Non chacun doit rester dans son domaine chronologique. Il y a des historiens qui prétendent faire à la fois de la médiévale et de la contemporaine.... les résultats sont peu heureux. En fait, je termine un livre assez court sur la réforme grégorienne et la querelle des investitures, à la demande d'un éditeur (les éditions Temps présent), en espérant qu'il paraîtra à temps pour être utile aux étudiants qui préparent les concours du CAPES et de l'agrégation. Le titre présenté sur le net ne correspond pas à celui de l'ouvrage!

Merci pour cet entretien, Monsieur Gouguenheim, et bon courage dans ce « monde universitaire français » visiblement plus politisé que scientifique.