Discours de Gaulle, Février 1943
Par Eric de Roche le lundi 15 février 2010, 08:32 - Culture - Lien permanent
Février 1943: Retour à Londres de Jean Moulin. 2 Février 1943: Capitulation du Général von Paulus à Stalingrad.
4 Février 1943: Poursuivant son offensive, la 6e Armée britannique franchit la frontière entre la Libye et la Tunisie.
11 Février 1943: Rejeté en Tunisie, Rommel tente une offensive vers l'Algérie.
22 Février 1943: L'offensive de Rommel échoue devant la résistance des forces françaises du Général Juin; l'Afrikakorps se replie.
Conférence de presse teneus à Londres le 9 Février 1943
Message radiodiffusé de Londres le 25 Février 1943
Allocution Prononcée à Grosvenor house.
4 Février 1943
A la Conférence d'Anja, à la fin de janvier, le Général de Gaulle a vu le president des États-Unis et le Premier Ministre britannique se poser en arbitres entre le Comité National Français et l'organisation du Général Giraud, tout en prétendant intervenir dans la composition et dans l'attitude du pouvoir central français à instituer. Le Général de Gaulle a refusé cette immixtion et s'est vu contraint par les Alliés de se rendre à Londres.La possibilité physique de quitter le sol de l'Angleterre lui sera refusée jusqu'à la fin du mois de mai. Cependant, le 23 jamvier, les Alliés occupent Tripoli. Les forces de la France Combattante luttent glorieusement en Libye, tandis que l'armée française d'Afrique du Nord se bat brillamment en Tunisie. Sur le front russe, l'offensive de nos alliés libère le Caucase. Le 2 février, les Russes ont remporté la victoire de Stalingrad..
Les récents discours de Berlin étalent aux yeux et aux oreilles du monde l'angoisse qui étreint l'ennemi. Ce recul entre la mer Blanche et le Caucase, ces Corps d'Armée encerclés, ces généraux qui capitulent, cette retraite ininterompue depuis le Nil jusqu'au Mareth et depuis les confins du Tchad jusqu'au golfe de Jabès, voilà qui est, en effet, très inquiétant pour l'Allemagne et pour ses alliés. Comment pourraient-ils maintenant imaginer la victoire? Et, quant aux serments des orateurs de Berlin, jurant que l'Allemagne ne capitulera jamais, l'expérience nous a appris que le courage du désespoir, noble expression littéraire, n'est pas une réalité guerrière.
Est-ce-à dire que nos ennemis en soient là ?
Certes, non ! La force et la ruse des dictatures ont encore assez de ressources pour balancer le destin. Une phase de la guerre commence, dans laquelle l'ennemi va chercher son salut en s'efforçant à la fois de diviser ses adversaires et de contenir lers armées. Dans le drame terrible de cette guerre, comme dans les grandes tragédies classiques, l'issue demeurera douteuse jusqu'à la scène du dénouement.
Ce dénouement, la France veut faire, pour le hâter, tout ce qui est en son pouvoir. En dépit de la situation terrible où l'ont jetée ce malheur qui s'appelle le désastre et ces crimes qui s'appellent la trahison et l'attentisme, et malgré toutes les tentatives de division et de confusion dont elle est tristement l'objet, elle déploie contre l'ennemi un effort chaque jour grandissant. Elle le fait par le combat de ses forces de terre, de mer et de l'air, de celles qui ne cessèrent jamais la lutte, comme de celles qui la reprennent. Elle le fait par le combat de nos braves et bonnes phalanges organisées sur son territoire, en attendant qu'au bon moment l'insurrection générale le nettoie de l'envahisseur en déroute et des traîtres en déconfiture.
Pour la soutenir et la guider dans ses efforts, la nation a, devant les yeux, le but qu'elle entend atteindre. Elle a pu, durant la dernière guerre, sllcrifier pour le compte des autres tout autant que pour le sien le meilleur de sa jeunesse et, ensuite, renoncer à la plupart des bénéfices de sa victoire dans ce qui lui était présenté comme l'intérêt commun. Elle a pu se voir, en mai 1940, à la fois découverte par un système militaire absurde et livrée presque avec ses seules forces à la ruée de l'ennemi. Elle a pu, après son désastre, et je crois bien non sans quelque mérite, se redresser dans la résistance afin de rester fidèle à elle-même et à ses alliances. Elle a pu, sans que sa volonté fléchisse, subir dans son Empire des « expédients » surprenants. De tant d'épreuves et d'expériences, le peuple français a tiré certaines conclusions dont il ne se départira plus.
Pour ce qui le concerne lui-même, le peuple français entend se libérer par le sang et par les armes, avec le concours d'alliés qu'il a naguère aidés, qu'il aide encore, à se couvrir. Il entend recouvrer à mesure toutes ses libertés ravies, soit par l'ennemi, soit par un régime odieux et usurpé. Il entend rebâtir sa maison, nette et propre, en balayant tous les échafaudages de privilèges bien combinés et de pouvoirs artificiels, édifiés sur ses malheurs par les prébendiers du désastre.
Pour ce qui concerne les autres peuples, le peuple français les juge et les jugera exclusi-vement d'après deux critériums : de quels efforts auront-ils été effectivement capables dans la lutte contre l'ennemi?
Comment auront-ils, dans notre immense détresse, ménagé la dignité, la souveraineté, l'indépendance de la France ?
C'est sur ces bases, et sur ces bases seulement, que le peuple français reconstruira l'édifice de sa grandeur et de ses amitiés.
Oui, c'est cette volonté de vaincre et ce sont ces lucides jugements qui remplissent, en ce moment, l'esprit et le cœur de millions et de millions de Français et de Françaises dans leur misère ,et dans leur combat. Il en sortira une nation pure et dure ne prenant conseil que d'elle-même. Tous les outrages, chagrins, dégoûts, dont elle a été abreuvée sans en être accablée, ne peuvent que la mieux tremper pour affronter son grand avenir. La France aura le dernier mot.
Cliquez 2 fois pour haut de page
9 Février 1943
Je voudrais vous dire combien je suis heureux de vous voir ici. C'est un plaisir qui ne m'arrive pas très souvent, car je crois que la dernière fois que nous nous sommes réunis, c'était au mois de mai de l'année dernière.Cependant, il m'a semblé que, dans les circonstances actuelles, il y avait intérêt à ce que nous prenions contact. Il y a là évidemment un intérêt général. Il y a aussi un intérêt du moment; les graves affaires actuellement en cours et qui concernent la France, donp.ent lieu à beaucoup d'interprétations, qui, vous le savez ,bien, ne sont pas toujours exactes et même se trouvent être quelquefois tendancieuses.
Notre service d'information s'est amusé à faire le total des nouvelles de cette sorte qui ont paru depuis le 8 novembre 1942, et il se trouve que ce total est le plus élevé depuis le début de cette guerre qui, comme vous le savez, commence à Munich.
Plutôt que de faire de grandes déclarations préparées d'avance, je préfèrè vous laisser l'initiative de m'interroger et je vous prie de me poser les questions qu'il vous conviendra, auxquelles je répondrai dans toute la mesure du possible et, je vous l'assure, très franchement.
Q. - Peut-on répéter toutes les déclarations du Général de Gaulle ?
R. - Sans aucune espèce de doute.
Q. - Pouvez-vous nous donner un aperçu, mon Général, sur les différentes tâches qui attendent le Général Catroux à son arrivée en Algérie ?
R. - Le Général Catroux a été envoyé à Alger par le Comité National pour prendre un nouveau contact avec, d'une part le Générât Giraud et, d'autre part, les Français et les indigènes d'Afrique du Nord.
Le Général Catroux verra sur place les possibilités d'envoyer et de faire fonctionner d'une manière satisfaisante la liaison qui est nécessaire entre le Comité National et l'organi-sation qui existe en Afrique du Nord française. Voilà la mission du Général Catroux pour le moment.
Je profite de la circonstance pour dire, à titre d'exemple des nouvelles dont nous parlions tout à l'heure, qu'on a pu lire aujourd'hui, dans un certain nombre de feuilles publiques, que le Général Catroux avait accepté un poste dans l'organisation actuelle de l'Afrique du Nord. Je suis bien convaincu que le bon sens général aura démenti lui-même cette fausse nouvelle.
Q. - Que pense le Général de Gaulle de la dernière déclaration du Général Giraud, annon-çant notamment que ce dernier prend la direction de toute l'Afrique du Nord ?
R. - Nous avons lu très attentivement, au Comité National, la déclaration récemment faite par le Général Giraud et le. décret qui a été publié et qui suit cette déclaration.
L'opinion du Comité National est que, dans les dispositions qui sont prévues par cette déclaration, il y a certains points qui donnent un commencement de satisfaction aux buts de la France Combattante, et ce commencement de satisfaction vient du fait que, pour la première fois depuis des mois, quelques mesures effectives de liberté sont prises dans ce malheureux pays.
Pour ce qui concerne le fond des choses, nous pensons, comme nous l'avons toujours dit, que le système actuel en Afrique du Nord peut être épisodique mais que, par essence, il ne peut être qu'artificiel. C'est qu'en effet, les choses françaises, les organisations françaises, les pouvoirs français ont besoin d'une base qui soit légitime. Or, c'est un fait qu'il existe deux légitimités qu'il est possible d'invoquer pour ce qui concerne les choses françaises; l'une est un semblant de légitimité, c'est la base coupable et détestée de Vichy; l'autre, c'est la République.
Nous avons cherché, dans la déclaration dont nous parlons et dans le décret qui l'a suivie, quelle est la base de cette construction. Nous n'avons pas pu la discerner. Est-ce Vichy ou est-ce la République?
Q. - Quand vous avez vu le Général Giraud et que vous lui avez parlé de répudier Vichy et de revenir à la République, est-il exact que le Général Giraud s'y soit refusé et dans le présent et pour l'avenir ?
R. - La conversation que j'ai eue avec le Général Giraud n'a pas, je le regrette d'ailleurs, été assez catégorique pour que ce point-là soit réellement élucidé, et je crois que dans l'esprit du peuple français la libération qui est poursuivie en combattant par beaucoup et en souffrant par presque tous, je crois bien que dans l'esprit de l'immense majorité des Français, la libération signifie à la fois le fait de chasser l'ennemi du territoire et de rétablir la République. Je ne préjuge pas naturellement de la sorte de République qui sera rétablie. Cela est l'affaire du peuple français lui-même. Mais nous sommes tous convaincus à la France Combattante et presque tous les Français sont convaincus que le régime républicain est le seul légitime et je ne vois pas comment on serait d'accord avec la volonté et la dignité du peuple français, sinon sur la base des lois de la République.
Je crois, d'ailleurs, que l'exemple est illustré par la France Combattante elle-même. Vous n'ignorez pas que la France Combattante a pu, depuis l'armistice signé par Vichy, remettre dans la guerre une partie importante de l'Empire français.
Dans cette partie de l'Empire français, la France Combattante a rétabli purement et simplement les lois de la République Je ne crois pas que personne ait entendu parler d'un trouble sérieux dans l'Empire français qui est administré par la France Combattante. Il n'y a pas de comparaison entre cette situation et le grand trouble et la grande confusion qui règnent actuellement en Afrique du Nord française, parce que l'autorité n'y a pas de base.
Q. - Pourriez-vous nous dire sur quelle base vous pourriez parvenir à un accord avec le Général Giraud ?
R. - Ce que nous voulons et ce que la France veut, ce n'est pas un accord entre deux Généraux. Cela ne compte pas ! On a souvent présenté, dans la presse internationale et dans les déclarations d'hommes publics étrangers, la grave affaire d'Afrique du Nord comme ayant tourné à la rivalité personnelle entre deux Généraux. Je crois que c'est une mauvaise plaisanterie. La question est infiniment plus grave. Il s'agit de l'union de l'Empire, qui appartient à la France, pour la libération de la France et pour les buts que la France a choisis.
Ces buts, je le répète, sont l'expulsion de l'ennemi du territoire, l'établissement des lois de la République et le triomphe de l'idéal pour lequel luttent ensemble toutes les Nations Unies, y compris la France. Ces buts sont ceux que la volonté de la nation s'est fixés depuis le 3 septembre 1939.
Je vous dirai très franchement qu'à mon avis une des choses qui ont le plus compliqué cette affaire c'est précisément le fait que la France Combattante a été tenue à l'abri de sa conception, de sa préparation et de son exécution. Cela peut paraître surprenant et je crois bien qu'en France, on en a été fort étonné.
Je crois même qu'aujourd'hui, lorsque dans le monde un homme pense à la question de l'Afrique du Nord, il pense en même temps - n'est-ce pas ? - à la France Combattante. Et cependant, cette grande force morale et matérielle que représente la France qui combat se trouve absente du terrain même où son action aurait pu s'exercer et peut s'exercer de la façon la meilleure et la plus efficace pour la France et pour les buts qui nous sont communs.
Q. - Le Général peut-il expliquer, du moment qu'il considère que l'Afrique du Nord n'entre pas dans l'Union de l'Empire français dont il fait mention, quelles sont les conditions nécessaires pour l'y amener ?
R. - Je crois que s'il était appliqué en Afrique du Nord, comme dans le reste de l'Empire, purement et simplement les lois de la République et, en particulier, si les libertés y étaient restaurées, c'est-à-dire la liberté de la presse, la liberté personnelle, la liberté de réunion, la liberté d'opinion, il faudrait très peu de temps pour que ces libertés mêmes et l'opinion qui s'en dégagerait aient réalisé l'union.
Voilà ce dont je suis convaincu et ce dont toutes les informations que je reçois de l'Afrique du Nord m'ont depuis longtemps convaincu.
Ne croyez-vous pas, par exemple, qu'au commencement du quatrième mois des opéra-tions en Afrique du Nord, il pourrait paraître naturel que les Français qui ont servi la cause de la France et celle des Nations Unies puissent y être mis enfin en liberté ?
Q. - Est-ce que vous avez pu, mon Général, exposer votre programme devant le Général Giraud, M. Churchill et le Président Roosevelt ?
R. - Je n'ai pas manqué naturellement d'exposer, non pas mon programme, mais ces vérités qui me paraissent de bon sens au Général Giraud.
J'ai eu l'occasion d'en parler au Président Roosevelt et je profite de cette occasion pour dire que j'ai apprécié dans le Président Roosevelt un très grand homme d'État, qui a le but le plus élevé et, j'ajoute, un homme qui est un peu mystique, ce que je considère comme une grande qualité pour conduire la guerre d'idéals que nous menons.
Quant à M. Churchill, dont vous avez parlé, depuis deux ans et demi que nous faisons, côte à côte, une guerre qui n'est pas facile, je crois qu'il eût été inutile de développer devant lui ces choses qu'il connaissait.
Q. - Le Général peut-il nous dire quelle était la dernière proposition de Giraud ou d'autres personnes assistant à la conférence?
R. - Je crois que l'entourage du Général Giraud pensait alors qu'il conviendrait que la France Combattante se fondît avec le système actuellement organisé en Afrique du Nord.
Q. - Certains conseillent aux Français de laisser tomber leurs querelles politiques et considèrent que votre déclaration de principe, votre profession de foi républicaine, appartiennent au domaine des luttes politiques. Est-ce que vous acceptez une pareille interprétation ?
R. - Je constate, en effet, qu'après la constitution en Afrique du Nord française et dans les conditions que vous savez, d'une construction dont je suis bien obligé de dire qu'elle est une construction politique, on dit aux Français maintenant : « Mais voyons! faites l'union! Ce système a été créé en dehors de vous. Acceptez-le, même tacitement, et faites l'union! Et en tout cas, ne faites pas de politique! »
Messieurs, est-ce qu'il y a un seul État dans le monde aujourd'hui qui fasse la guerre pour le plaisir de faire la guerre ?
Est-ce qu'il y a un seul État dans le monde
qui fasse la guerre pour autre chose que pour une politique ?
Pourquoi voulez-vous que le peuple français fasse la guerre, souffre de la guerre, combatte, autrement que pour une politique ?
Quelle politique ?
Celle que j'ai dite : la libération, c'est-à-dire la défaite de l'ennemi, la République et les buts communs aux Nations Unies.
Q. - Peut-être la question n'était-elle pas très claire à propos de la façon dont le Général propose l'union de l'administration actuelle de l'Afrique du Nord et de la France Combattante. Je ne crois pas que cette question ait été tirée au clair. Si les lois de la République étaient appliquées en Afrique du Nord, quelle serait la proposition du Général de Gaulle pour arriver à conclure l'union de la France Combattante avec l'administration de l'Afrique du Nord?
R. - Si les lois de la République sont appliquées, non seulement acceptées, mais appliquées en Afrique du Nord, il n'est que de les laisser jouer. C'est ainsi par exemple que, pour l'Algérie, les Conseils Généraux ont qualité, d'après les lois de la République, pour s'occuper de l'administration générale de l'Algérie. C'est un premier point fort important.
Par la suite, à défaut d'avoir un Parlement, il est facile de constituer à Alger, non pas un Parlement, puisque cela nous est impossible, mais un Conseil National Consultatif comprenant tout ce qu'il y a d'élus du peuple dans le monde qui sont actuellement libres, les représentants des Conseils Généraux élus, les députés et sénateurs, les représentants élus des délégations financières, les représentants élus des intérêts économiques, Chambres de commerce, d'agriculture, etc., les représentants élus des syndicats, les représentants élus des Français de l'étranger, cela serait facile à organiser à Alger, à partir du moment où il aurait été accepté franchement que les lois et l'esprit de la République doivent être appliqués partout.
De ce Conseil National Consultatif peut sortir un organe, un pouvoir central provisoire, que j'ai moi-même proposé depuis le premier jour et que nous sommes tout prêts à établir sur ces bases.
L'autorité dans une démocratie provient du suffrage, ou tout au moins du consentement, des gens qui sont soumis à cette autorité, et je ne crois pas que la construction d'Alger ait, en quoi que ce soit, tenu compte de l'approbation des gens qui sont soumis à l'autorité des quatre ou cinq gouverneurs réunis pour la dresser.
L'autorité du Comité National Français s'applique, elle, aux gens qui se sont d'eux mêmes ralliés à lui.
Q. - Il y a un moment, quand je parlais d'un plan alternatif pour l'union, le Général a dit que la proposition a été faite de fondre cette organisation dans celle de l'Afrique du Nord. Pouvez-vous nous donner des détails sur la façon et la méthode que l'on se proposait de suivre pour réaliser cette union ?
R. - Je préfère ne pas m'étendre sur ce point, parce qu'il est fort possible que les conversations que j'ai inaugurées à Casablanca avec le Général Giraud soient poursuivies par la suite et vous comprendrez tous qu'il y aurait quelques inconvénients à publier actuellement ce qui a fait l'essence de ces conversations qui doivent se poursuivre.
Q. - Nous apprenons qu'on a proposé qu'un Triumvirat soit formé, dans lequel les Français Combattants et les Giraudistes aient un droit égal avec une tierce personne nommée par quelqu'un d'autre.
R. - Je me permets de répéter qu'à notre point de vue, il ne s'agit pas d'un accord personnel entre deux Généraux dans cette affaire.
Il s'agit de quelque chose de beaucoup plus grave et de plus important, qui est l'union de l'Empire, et l'union de l'Empire ne peut se faire sur la seule base d'un accord personnel entre deux Généraux. Il y faut quelque chose de beaucoup plus grand et de beaucoup plus étendu. Il faut qu'on soit d'accord sur les fondements mêmes de l'accord. Il faut qu'on soit d'accord sur la légitimité de l'autorité à...
Q. - La question posée était: Est-ce qu'une telle proposition fut suggérée ?
R. - A ce point de vue, je me permets de redire, puisqu'il s'agit de conversations que nous avons eues, le Général Giraud et moi même, que je préfère ne pas répondre sur ce point parce que les conversations ne sont pas terminées.
Q. - Avez-vous entendu dire qu'il est possible que le Général Giraud envoie une mission dans ce pays ?
R. - Pas du tout.
Q, - Les noms de la Mission Giraud seront-ils soumis auparavant au Comité National Français ?
R. - Je ne sais pas.
Q. - Au début de notre entretien le Général avait dit que le Général Catroux était parti pour l'Afrique du Nord pour discuter les possibilités d'une liaison. Cela veut-il dire qu'il n'a pas encore été spécifié qu'il y aurait une liaison ou, s'il doit y avoir une liaison que les modalités de ladite liaison n'ont pas encore été décidées ?
R. - Le principe de la liaison a été adopté de part et d'autre. Nous la désirons également et cette liaison sera établie. Il s'agit d'étudier maintenant comment cette liaison va fonctionner et les modalités de cette liaison. C'est une des raisons de la mission du Général Catroux.
Q. - Le Général peut-il nous donner quelques précisions sur le nombre de Français emprisonnés pour leurs activités anti-vichyssoises ?
R. - J'ai lu dans les dépêches d'Alger que la Commission qui s'occupe d'étudier cette question avait à examiner 15000 dossiers. Je ne réponds pas de l'exactitude de ce chiffre.
Je proposerais, si j'étais consulté, que le règlement de ces dossiers soit fait par le feu. C'est la meilleure manière d'en sortir
Q. -Le Général a-t-il d'autres renseignements au sujet de personnes appartenant à d'autres nations alliées emprisonnées, tels que des Norvégiens, des personnages ami-nazis arrêtés en France de n'importe quelle autre nationalité et qui se trouvent dans des camps de concentration au Maroc ?
R. - D'après nos renseignements, les sujets alliés ont été presque tous mis en liberté tout de suite, parce qu'il y avait probablement de la part des autorités en cause un certain intérêt à donner satisfaction aux Gouvernements intéressés.
Je crois qu'il y a eu une exception. Il s'agit des Espagnols qui ont naguère combattu dans la guerre civile espagnole. Mais à part ceux-là, qui ne sont représentés par personne, les Gouvernements ont obtenu la libération de leurs nationaux.
Restent seuls en prison les Français qui ont voulu faire la guerre dès la prmière heure aux côtés des Alliés et un certain nombre d'Espagnols de la guerre civile.
Q. - Est-il vrai que la presse française de l'Afrique du Nord soit censurée par les mêmes censeurs qui avaient été nommés par Vichy ?
R. - Exactement. Actuellement, en Afrique du Nord, sauf le Gouverneur Général de l'Algérie, qui a été changé , les fonctionnaires qui étaient en place du temps du Gouve¬nement de Vichy le sont toujours.
Il y a cependant quelques exceptions qui s'appliquent à des fonctionnaires gaullistes qui ont été incarcérés depuis l'arrivée des Alliés
Q. - Monsieur le Général, est-ce que je peux demander si, un Conseil National Consultatif étant créé à Alger, le Comité National Français se décidera à se dissoudre ?
R. - S'il était possible d'établir en Arique du Nord, les lois de la République, de constituer à Alger un Conseil National Consultatif très large qui donne vraiment la représentation de l'opinion française partout où elle peut s'exprimer, il serait facile, je le répète, de tirer de l'expression de cette opinion un nouveau pouvoir central provisoire.
Messieurs, il y a un dernier mot que je voudrais vous dire et ce mot sera un mot d'optimisme.
Toute cette affaire d'Afrique du Nord a une grande importance, non seulement du point de vue militaire, mais au point de vue de l'opinion publique partout, et cela s'explique très bien puisque c'est une sorte de vérification de la façon dont les Nations Unies vont appliquer les buts pour lesquels elles se sont unies et pour lesquels elles font la guerre.
J'ajoute que ce qui s'est produit jusqu'à présent en Afrique du Nord française et toutes les histoires qui sont sorties de cette confusion, confusion inévitable dans les conditions où fut faite cette opération-là, toutes ces histoires donneraient à l'affaire un côté tragi-comique, en feraient quelque chose comme une sorte de vaudeville, où' il y aurait cependant un peu de sang. Je crois qu'au total tout cela n'est pas très sérieux. Autrement, ce serait très grave, mais ce n'est pas très sérieux, à condition qu'à partir de maintenant on veuille bien considérer comme essentiels d'abord la dignité de la France et, en second lieu, l'idéal pour lequel combattent toutes les Nations Unies.
En tout cas, quelles que soient les vicissitudes, tout le monde sait que la France continuera à combattre et développera son effort tant qu'elle pourra et elle a pleinement confiance, je le sais, d'avoir ce qui lui revient dans cette affaire qui la concerne, c'est-à-dire le dernier mot.
Cliquez 2 fois pour haut de page
25 Février 1943
Je m'adresse aujourd'hui à la jeunesse de France. Ce n'est pas pour la plaindre. Elle ne l'accepterait pas.Certes, c'est sur les jeunes Français que pèse le plus durement la souffrance du pays. Physiquement, c'est à eux surtout que manque tout ce dont notre peuple est en ce moment dépouillé. Sur dix garçons et filles de chez nous, neuf ne mangent pas à leur faim. Moralement, ils ressentent, plus cruellement encore que leurs aînés, ce qu'il y a d'humilié dans la condition desfami1les et dans le sort de la patrie. Quelle colère et quel dégoût inspirent à leurs âmes de vingt ans la présence de l'ennemi, le travail forcé, la répression et, pire encore, cette simulation dans laquelle on doit se retrancher pour vivre !
Et cependant, jeunes gens, jeunes filles de France, vous ne voulez pour rien au monde de cette pitié, de cette résignation, dont les faibles tentent de vous bercer. Vous avez bien raison! Laissez gémir les esclaves. Mais vous, vous êtes les fils et les filles d'une grande nation.
Sans doute, quelques malheureux osent-ils parler de la décadence de la France. Sans doute, une suite d'absurdités, de lâchetés et de trahisons, commises par ceux-là mêmes qui se prétendaient nos chefs, ont-elles livré à l'envahisseur la totalité du territoire. Sans doute, aujourd'hui encore, l'union pour le combat et pour la liberté rencontre-t-elle l'obstacle dressé par cette même sorte de gens pour qui le devoir se confond avec la passion de garder en tout cas leurs places, par ces pitres du désastre qui se démentent sans vergogne et retournent à l'instant leur habit suivant que le vent souffle de l'Est ou de l'Occident, par ces pharisiens qui n'adorent que l'opportunité. Mais vous savez bien que l'écume qui flotte sur la nation sera tôt ou tard balayée. Il vous suffit de voir et d'écouter pour discerner les trésors de foi, de dévouement, de courage, que le peuple français recèle en ses profondeurs. Vous êtes convaincus que pour la France, l'avenir n'a qu'une seule issue qui s'appelle la libération et que, pour forcer la porte, il faut lutter sans relâche, sans délai, sans ménagement.
L'ennemi est là, avec sa force, sa police, sa propagande. Il est là, qui souille notre sol, empoisonne notre atmosphère, déshonore nos maisons, outrage nos drapeaux. Il est là, à demi-vaincu, s'efforçant de suppléer par l'oppression des populations sans armes aux victoires qui, désormais, lui manquent. Jeunesse de France, c'est le moment ou jamais de faire tout ce qui peut être fait pour nuire à l'envahisseur, en attendant de pouvoir le détruire. C'est à vous, surtout, qu'incombe ce dur et grand devoir de la guerre. C'est vous que l'ennemi vise d'abord, lui qui, en ce moment même, veut vous mobiliser pour travailler à son profit. Faites tout pour lui échapper et, si c'est impossible, pour le tromper, l'abîmer, le décevoir. Groupez-vous avec discipline dans les organisations de résis¬tance qui sont la France Combattante du dedans. Suivez les consignes. On ne fait rien de fort ni de grand qu'en se confondant avec les autres. L'honneùr, aujourd'hui, c'est d'être une vague de la mer.
Jeunes gens, jeunes filles de France, courage! Voici l'heure du plus grand effort. C'est à ce prix que les chaînes tomberont, que le cachot s'ouvrira, que le soleil va reparaître. C'est à ce prix que vous retrouverez la joie d'être au monde, l'ardeur de vivre et de donner la vie, le droit de chanter et de rire, la fierté d'être libres dans un pays glorieux et fraternel. Ecoutez parler votre cœur. Il contient l'avenir de la France !
Cliquez 2 fois pour haut de page
Allocution Prononcée à Grosvenor house à l'occasion de la réunion des britanniques réfugiés en France
Nous savons quelle particulière amitié, vous, les Britanniques venus de France, n'avez cessé de témoigner aux Français Combattants. C'est parce que, comme nous-même, vous n'avez jamais cessé de croire que le peuple français, quoique écrasé par le désastre et livré à la trahison, ne renonçait dans ses profondeurs ni à lui-même, ni à ses amis. Aujourd'hui, nous apercevons ensemble que cette conviction était justifiée. L'abominable camouflage dont on voulait masquer au monde la véritable volonté de la France s'écroule morceau par morceau.Personne dans l'univers ne peut plus douter que la nation française soit restée fidèle à son idéal et que, malgré les divisions artificielles et momentanées créées par l'ennemi ou suscitées par l'intrigue, elle achève de se rassembler pour se libérer totalement et reprendre §a marche vers ses éternelles destinées.
Certes, la lutte n'est pas finie. Il reste aux peuples en guerre beaucoup d'efforts à fournir et, pour ceux qui subissent l'étreinte de l'ennemi, beaucoup de souffrances physiques et morales à supporter. Cependant, l'optimisme est maintenant si justifié que les esprits se hâtent vers l'avenir. Je crois bien que vous-mêmes pensez déjà volontiers au jour où il vous sera possible de vous rendre à nouveau en France et d'y reprendre vos activités d'autrefois. Je crois bien aussi que vous vous demandez quelle France vous retrouverez ?
Je suis, sans m'avancer beaucoup, à même de vous le dire.
La France que vous retrouverez sera, quant au fond des choses, celle qui fut et qui sera toujours. Le tempérament national n'aura pas changé plus que l'aspect du sol. Les blessures morales se guériront, une fois de plus, de même que les ruines matérielles seront plus ou moins vite réparées. Mais la France que vous retrouverez aura immensément souffert, non point seulement dans sa chair, mais dans son âme. De tant d'épreuves, elle aura tiré, croyez-moi, beaucoup de leçons quant à elle¬même et quant aux autres. Vous trouverez donc une France plus grave, plus réfléchie, plus concentrée que celle que vous avez connue. Il y aura toujours des fleurs au fleuriste de la rue Royale et ces fleurs vous seront encore offertes avec un sourire. Mais, dans les yeux de la jeune fille qui vous les présentera et dont naguère vous saisissiez surtout la grâce, vous pourrez lire quelque chose de ferme, de fier, de. résolu, qui sera le nouveau regard de la France.
Nous autres, Français combattants de l'intérieur et du dehors, avons la certitude que ce regard de la France sera pour ses bons et braves alliés britanniques plus que jamais le regard de l'amitié. Ce sera pour nous et pour vous une récompense de nos efforts et peut-être voudra-t-on alors reconnaître sans réserves que nous aurons fait nous-mêmes quelques petites choses pour réaliser cela.
Cliquez 2 fois pour haut de page



