Discours prononcé à Casablanca le 8 Aout 1943
Proclamation du 22 Aout 1943

8 Aout 1943

Depuis bientôt quatre années, la tempête de la guerre bat la France avec furie. Le vieux roc a été submergé. Toutes les ruses et les brutalités de l'ennemi, toutes les lâchetés des faibles, toutes les infamies de la trahison, se sont acharnées sur le corps et sur l'âme du pays.

Pourtant, si notre peuple souffre les pires douleurs, le choc ne l'a point brisé. Quelle de nos provinces a marqué sa volonté de séparer son destin de celui de la Patrie ? Quelle classe sociale s'est dressée contre l'intérêt général ? Quel grand courant populaire s'est écarté de la nation ? En vérité, toutes les misères et toutes les humiliations n'ont pu altérer notre unité séculaire. Je ne crois pas que la masse des Français ait jamais été plus française qu'à présent. Une fois de plus, dans notre longue Histoire, la preuve est faite de l'exceptionnelle cohésion que possède la France éternelle.

Ce même caractère d'unité dans la diversité, qui nous est propre et que rien n'ébranle, nous en avons marqué notre Empire. Oui, notre Empire, si divers et si dispersé, déchiré par les péripéties du drame, sorti de la guerre malgré sa volonté et qui y est rentré morceau après morceau, notre Empire se retrouve fidèle et rassemblé. Aujourd'hui, c'est le Maroc qui en fait la démonstration, le Maroc associé depuis trente-cinq ans à peine au destin de notre pays mais lié à nous par des liens que rien n'a pu et que rien ne pourra rompre, le Maroc qui crie sa ferveur, sa confiance et son espérance par la grande voix de Casablanca.

Si, dans la cruelle condition où nous nous trouvons plongés, nous croyons bon de souligner la solidité profonde de la nation, ce n'est certes point que nous méconnaissions la gravité des erreurs qui nous ont conduits au bord de l'abîme, ce n'est point que nous ignorions l'effort que nous avons à fournir, d'abord pour arracher la patrie aux mains de l'envahisseur, ensuite pour la refaire heureuse et puissante.
ous savons bien que si l'horizon paraît main-tenant s'éclairer, il s'en est fallu de peu qu'il nous fût à jamais fermé. Nous savons bien que le concours des événements, par-dessus tout l'aide des Alliés, qui feront notre salut, n'étaient point des données certaines.

Nous savons qu'au point où nous nous sommes trouvés, la France Combattante a littéralement joué la dernière chance de la patrie. Mais il est, pour le présent et l'avenir, réconfortant de constater que la France est demeurée, malgré tout, le rocher compact sur lequel il est possible de bâtir la victoire d'abord, et ensuite, la grandeur.

Oui, cela est possible, mais il reste à le faire.

Nous avons trop longuement et trop durement éprouvé la force et la ténacité des ennemis pour nous figurer que la victoire soit maintenant comme un fruit mûr, qui, de lui-même, va tomber de l'arbre. De ces peuples, qui ont suivi d'enthousiasme leurs mauvais chefs et violé toutes les lois divines et humaines pour imposer leur domination, il ne faut point attendre d'emblée une sincère résipiscence. Leurs masses, qui ont bu à longs traits les breuvages enivrants du triomphe, ne deviendront pas, du soir au matin, repentantes et soumises. Il n'a fallu rien moins que la mort pour que le roi de Thulé laissât rouler sa coupe à la mer. Il faudra le désastre éclatant de l'ennemi sur les champs de bataille pour créer les conditions psychologiques et morales de la véritable paix.

Et c'est pourquoi, la France, quoique ses enfants soient affamés, sa jeunesse déportée, sa population entière tyrannisée, la France a fait intégralement sienne cette exigence de la capitulation sans conditions que les chefs du camp de la Liberté ont notifiée à l'Allemagne, à l'Italie et au Japon et que les armées alliées, attaquant de l'Est et de l'Ouest, sont en train de leur imposer.

Pour y contribuer, le Comité de la Libération Nationale entend mettre en œuvre tout ce dont le pays et l'Empire disposent de forces susceptibles d'agir. La Résistance française, organisée à coups de sacrifices, sera engagée à fond contre l'ennemi et contre ses complices au moment le plus utile à la stratégie commune des Alliés. Ici même, l'armée, la marine, l'aviation, que les suites odieuses du désastre ont pu naguère diviser, mais dont les deux tronçons se trouvent maintenant réunis, sont prêtes à combattre par toutes les armes dont elles disposent.

Et, afin que notre effort militaire soit concentré au maximum, nous avons réalisé l'unité du Commandement entre les mains d'un grand chef sur qui, comme sur nos soldats, le Comité de la Libération porte toute sa confiance pour les batailles de demain.

Mais, la grandeur nationale que nous entendons recouvrer, parce qu'au plus profond de nous-mêmes et en dépit de nos malheurs nous nous en sentons à la fois la volonté et la force, ce n'est point l'unité statiquement maintenue dans le pays et dans l'Empire, ce n'est point même le sacrifice de nos combattants au-dedans et au-dehors du territoire, qui suffiraient à l'assurer. La grandeur d'un peuple ne procède que de ce peuple.

Ce qu'il faut, ce que nous voulons, c'est l'effort commun, enthousiaste, fraternel, des Français, de tous les Français. Ce qu'il faut, ce que nous voulons, c'est lion point, certes, le renoncement aux idéals et aux doctrines qui sont l'honneur de l'esprit et le ferment de l'action, mais bien la trêve complète des affreuses querelles d'autrefois. Ce qu'il faut, ce que nous voulons, c'est que s'étende le mouvement unanime qui, plusieurs fois dans notre Histoire, permit à la patrie abattue de survivre et de se redresser. Ce qu'il faut, ce que nous voulons, pour la libération d'abord, pour la renaissance ensuite, c'est l'union nationale qui rassemble toutes les ardeurs pour le service de la France.

Ce n'est point à dire, bien au contraire, que le pays doive omettre de châtier ceux qui l'ont trahi et livré aux bourreaux et que, sous d'énervants prétextes de pardon, invoqués soit par les coupables, soit dans le monde par des conseilleurs sans responsabilité française, la France puisse émousser le glaive de sa justice. Ah ! non. L'union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l'Etat sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels.

De ces soi-disant gouvernants qui, en juin 1940, se sont rués à la capitulation parce que, dans le défaitisme, ils jouaient la France perdue et parce qu'ils avaient besoin du désastre pour étrangler la liberté, de ces hommes qui se sont livrés à l'Allemagne sous le signe de la collaboration, en poussant le cynisme jusqu'à baptiser « politique» la honte où ils se baignaient, de ces hommes qui n'ont jamais prescrit, à ce qui nous restait de forces, autre chose que de tirer sur les mêmes cibles que l'ennemi, de ces hommes-là, il n'y a qu'un seul mot à dire : « Trahison ! », qu'une seule chose à faire : « Justice! » Clemenceau disait : « Le pays connaîtra qu'il est défendu. » Nous disons : « Le pays, un jour, devra connaître qu'il est vengé. »

Mais si, dans le règlement de ses propres affaires, le peuple français ne prend conseil que de lui-même, il entend, dans l'action commune, se confondre fraternellement avec les vaillantes nations à côté desquelles il combat. Pour sa part, il a trop sacrifié à l'intérêt des démocraties, il est trop pénétré de l'idéal qui les anime, il a trop porté d'amitié et d'espérance sur ses alliés, pour pouvoir imaginer qu'il soit placé, vis-à-vis d'eux, dans une sorte de position étrange et mal définie. De leur côté, les Nations Unies ne sauraient méconnaître ce que la France a fait, ce qu'elle fait, ce qu'elle peut faire, au service de la liberté. Nous n'avons donc aucun doute que notre pays doive se voir reconnaître, au premier rang des grands champions, la place qui lui revient de droit. La masse immense des hommes sur la terre ne comprendrait pas que le monde puisse organiser sa paix, sa solidarité, sa lumière, sans la participation fière et ardente de la France.

Français, en avant! pour la lutte, dans l'équipe de la liberté. En avant! pour la victoire, dont la lumière, enfin ! commence à dorer l'horizon. En avant! suivant le mot du grand Lyautey, « pour le réveil de la fécondité, de l'esprit d'entreprise, des pensées généreuses et des vastes vouloirs!» En avant! pour l'avenir, qui séchera notre sang et nos larmes et qui verra notre France renouvelée dans son ardeur et dans sa grandeur !


22 Aout 1943

Officiers, sous-officiers, soldats, marins, aviateurs des Forces Françaises Libres, mes compagnons !

Depuis plus de trois années, vous avez poursuivi le combat pour la patrie.

Les événements vous ont entièrement justifiés. La voix de la France a fini par l'emporter. Vous n'en aviez jamais douté.

L'unité des armées françaises est désormais refaite. Tout ce qui leur reste de forces disponibles se trouve rassemblé pour marcher à l'ennemi. Un chef glorieux, le Général Giraud, en a reçu le commandement en chef.

Heureux d'être réunis à ceux dont vous fûtes l'avant-garde, vous resterez vous-mêmes, croisés à la croix de Lorraine, constitués en unités fraternelles et exemplaires et combattant au premier rang jusqu'à la victoire de la France. Plus tard, le pays aura encore besoin de votre ardeur et de votre enthousiasme pour l'immense travail de sa rénovation.

Pour moi, à qui vous avez accordé le plus grand honneur qu'un homme puisse connaître, celui d'être suivi volontairement dans l'effort et dans le sacrifice, je demeure - au poste où je suis appelé à servir - lié à vous plus étroitement que jamais.

Vive la France !