- Ce n’est pas de mon ressort de vous tenir au courant, mais c’est de celui de la DCRI. Moi je suis votre conseiller, pas votre informateur.

- Alors ces cons veulent des primaires à droite ! Et puis quoi encore ? J’ai déjà le Néron flamboyant dans les pattes, les centristes qui se battent au portillon, le gros du FMI qui passe pour le messie, et la blonde du FN qui se prend pour Jeanne d’Arc. Et voilà que ça tire dans mon propre camp !

- Justement, Monsieur le Président, il faudrait éviter les précédents fâcheux du RPR.

- Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? J’ai pas trahi Chirac ! Seulement personne ne misait un kopeck sur lui. C’est pas ma faute si les Guignols lui ont fait sa campagne avec leur « mangez des pommes » et leur « couille molle ». C’est pas ma faute si tous les journalistes en ont après moi.

- Les gens ne manqueront pas de faire le rapprochement. D’ailleurs le prochain numéro du Canard va titrer sur un truc du genre « le traître trahi ».

- Ils sont déjà au courant ?

- Non pas encore. Enfin pas que je sache. Mais des rumeurs circulent.

- Alors ça doit sortir où, leur truc ?

- Dans Le Point de la semaine prochaine. Peut-être avant sur leur site internet.

- Ca fait un moment que je ne les sens pas, ceux-là ! Comme Paris-Match qui me fait des sondages dégueulasses. Je me méfie même du Figaro. On peut arrêter le truc ou balancer un missile ?

- Trop risqué. Et puis de toute façon ils ont prévu une conférence de presse à la clef.

- Bon on fait quoi alors ?

- Lisez bien le communiqué. Ca vous donnera des pistes de contre-attaque.

- Ca pour lire, j’ai lu. J’ai lu et relu et rerelu.

- Il faut aussi lire entre les lignes. Ces 40 députés UMP…

- Ces 40 voleurs, oui ! Après tout ce que j’ai fait pour eux ! C’est qui les meneurs ?

- Je ne pourrais pas le dire. Ce sont tous des députés peu connus, certainement des prête-noms. Les meneurs ne vont pas prendre de risques puisqu’ils ont certainement l’intention de concourir aux primaires qu’ils réclament, ou de soutenir vos adversaires.

- Oui je vois… Courage fuyons !

- Je pensais aussi à lui. Après tout, la course automobile c’est son dada !

- Tu crois que c’est le moment de rigoler ? Mais pourquoi ils me font ça à moi ?

- Tout comme vous, Monsieur le Président, ils lisent les sondages. Pour 2012, vous êtes à 10-12 points derrière DSK, à 3-4 devant Marine Le Pen qui continue à progresser…

- Et moi je continue à descendre, pas la peine de me le dire. Je me demande vraiment pourquoi, avec tout ce que je fais pour ces Français ! Et puis demain c’est le 18 juin avec les saucisson-pinard et leur nouvelle connerie, et ça me retombe encore dessus. T’as vu Lemoine avec Ménard et Rioufol, avant-hier ? Ils roulent tous pour la blonde, c’est sûr ! J’en ai ras-le-bol. J’ai fait le CFCM, j’ai fait Boubakeur, j’ai fait le mouton dans la baignoire, j’ai fait la loi sur la burka, j’ai fait les minarets, j’ai fait l’imam Chalghoumi, j’ai fait les Coptes, j’ai fait le droit de ne pas croire, ça leur suffit pas ? Et puis je dois faire quoi ? Envoyer les CRS rue Myrha pour chasser les barbus ? Ce serait l’émeute garantie !

- Il n’y pas que la laïcité et l’islam, Monsieur le Président. Il y a le chômage, l’immigration, la crise financière européenne, l’insécurité, les soldats en Afghanistan et en Tunisie, la loi sur la dépendance…

- Qu’est-ce qu’elle a, ma loi sur la dépendance ? Elle est pas bien ?

- Les Français n’aiment pas qu’on touche à la Sécurité Sociale.

- Ils aiment rien. Ils veulent vivre comme au vingtième siècle. Même DSK et Valls le disent et pourtant c’est des socialos. Alors je fais quoi, moi ? T’as vu les CDS ? On est dans le rouge cramoisi. Tu veux que les Américains dégradent la note de la France ? J’ai pas eu le choix, Max, j’ai pas eu le choix. Je vais te le dire comme je le pense : les Français ne me méritent pas. Je veux les tirer vers l’avenir et eux ils ne pensent qu’à rester dans le passé, avec leur retraite, leurs clochers et leurs litrons de rouge.

- Essayez de rester réaliste, Monsieur le Président. Si vous n’acceptez pas ces primaires, ce sera perçu par l’opinion comme une dérobade de votre part.

- Et si j’accepte, à 32 d’opinion favorable dans l’Ifop/Paris-Match et Faux-Fuyons à 55, c’est râpé d’avance.

- C’est bien tout votre problème.

- Je te paie pas pour me trouver des problèmes mais pour me trouver des solutions. Comme toujours, il va falloir que je m’en occupe moi-même !

- Vous avez une idée ? Vous pourriez allumer un contre-feu.

- T’as une fiche sur lui ?

- Sur le Premier ministre ? Oui, mais rien d’exploitable dans sa bio. Quand je disais contre-feu, je pensais plutôt à un électrochoc dans l’opinion publique.

- J’ai déjà un truc. Normalement, Carla doit tomber enceinte. La naissance aura lieu pile poil trois semaines avant le premier tour.

- Ca fera 3-4-5 points de plus dans les sondages de popularité, mais ça ne rattrapera l’écart. Et puis c’est pour ces primaires que vous devez être prêt, pas seulement au printemps prochain.

- On peut adopter un petit Haïtien alors ? Non, pas un Haïtien, c’est plus à la mode, la gauche va encore m’accuser, j’entends déjà l’autre Bécassine, et chez les autres la blonde va faire un scandale comme d’hab. Un handicapé peut-être, oui, adopter un enfant handicapé, mais je sais pas si Carla accepterait.

- Je pense que ce sera perçu comme un coup médiatique un peu maladroit.

- Et puis zut ! Je vais quand même pas débattre à la télé contre le Premier ministre que j’ai nommé et gardé cinq ans ! J’aurais l’air de quoi ?

- Vous pourriez trouver un troisième homme qui se présenterait à ces primaires, et diviser le camp adverse, et arriver ainsi premier aux primaires.

- J’ai pas confiance. J’ai plus confiance en personne dans ce parti et ce gouvernement. Ils sont tous prêts à me trahir pour un fauteuil. Et je sais de quoi je parle ! Je vais présenter un gogol et si ça se trouve Faux-Fuyons va l’acheter en lui promettant la place de Premier ministre et je l’aurai dans…

- Monsieur le Président, j’ai deux autres documents à vous remettre.

- Quoi, encore des emmerdes ?

- Non, ma lettre de démission. Et aussi votre fiche.

- Tu déconnes ou quoi ?

- Pas du tout.

- Ca va, j’ai compris. Combien tu veux ?

- Je crois que l’offre qu’on m’a faite de l’autre côté est de toute façon d’un niveau inaccessible pour vous, Monsieur le Président. Et je dois aussi penser à ma carrière.

- Alors pourquoi tu m’as apporté l’appel de ces cons pour des primaires si tu veux plus bosser pour moi ?

- Parce que ce sont « ces cons » qui me l’ont demandé, Monsieur le Président.

- Casse-toi pauv’con !

Sans dire un mot, Max sort de sa mallette une enveloppe et un classeur, les dépose sur le coin du bureau Louis XV, puis sort de la pièce. Un taxi l’attend rue du Faubourg Saint-Honoré. « Bonjour Monsieur. Pouvez-vous m’emmener au 10 rue de Solferino ? »

Max songe à ces trois mois passés auprès du Président. Il ne lui a jamais dit qu’il ne considérait ce travail que comme un CDD alimentaire, qui lui laissait suffisamment de temps libre pour finir son essai « 13 mai 1958 : décadence et renaissance de la politique ». Il ne lui reste plus qu’à trouver un meilleur titre, et quelqu’un pour écrire la préface. Chevènement ? Gallo ? Zemmour ? Les gaullistes se font rares de nos jours.

Max est sorti de sa rêverie par la vibration de son téléphone portable. Sur l’écran s’affiche un message : « Alerte info. L’UMP organisera des primaires pour « asseoir la légitimité de Nicolas Sarkozy et partir sur des bases claires pour 2012 », selon son secrétaire général ». Max se dit qu’il y en a un qui mérite bien son surnom d’« homme pressé », et qui ne respecte pas du tout le plan prévu. Aucune importance, ça ne changera pas grand-chose.

Un second message arrive sur l’écran miniature : « Alerte info. Standard & Poor's dégrade de trois crans la note AAA de la France. » Max tape sur l’épaule du chauffeur de taxi.

- Monsieur, laissez tomber Solferino. Conduisez-moi plutôt à Nanterre, rue des Suisses.

- C’est le siège de Marine, ça.

- Oui. Vous connaissez ?

- Pas spécialement, mais j’y conduis du beau monde en ce moment. Rien qu’hier j’ai eu trois courses là-bas.

- Quel genre de beau monde ?

- Vous êtes de la police ? Pourquoi vous voulez savoir ça ?

- J’en étais. Et ça fait encore partie de mon métier que de savoir. Mais je ne vous demande rien, je le saurai de toute façon.

- Vous êtes dans la politique alors ?

- Si on veut.

- Alors vous leur direz aux politiciens qu’on en a marre. Rien que pour ma mère, avec les conneries de Sarko et sa nouvelle loi, ça va me faire 800 euros d’assurance obligatoire par an. Je les trouve où ? Et vous avez l’autre vieille folle qui a dit qu’il faut diminuer de 7% les allocs, le chômage et le RSA soi-disant à cause de la crise ? Tiens, et puis regardez là sur la gauche. Vous les avez vus ? On se croirait à la Mecque ! Et c’est pour ça qu’on trime et qu’on paie des impôts ? Vous avez vu la taxe d’habitation ? + 10%, + 20%, + 30%, ça va s’arrêter où ? Et uniquement pour payer les banques pourries. L’argent, il est bien allé quelque part, non ?

- Oui, je sais. Je leur ai déjà dit. Mais ce ne sont plus vraiment eux qui décident.

- C’est pas eux qui décident ? Alors on les paie pour quoi ? Et l’autre, là, le socialiste de New York, c’est blanc bonnet. Vous croyez qu’il va se présenter ? Il lui reste à peine un mois pour se décider.
- Je n’en sais rien. Tout est possible.

- Ouais, comme avec Sarko, « tout est possible ». Surtout le pire !

- Je ne voudrais pas être indiscret, cher Monsieur. Vous répondrez si vous voulez. Vous-même, vous voteriez pour qui ?

- Ah c’est secret ça. Ca se dit pas. N’empêche qu’on a pas le choix. Entre la droite et la gauche, la crise ou la crise, le chômage ou le chômage, la ceinture ou la ceinture, les taxes ou les impôts, les islamistes racailles ou les racailles islamistes, c’est pas la peine que je vous fasse un dessin.

- Non, ce n’est plus la peine.

Djamila GERARD

Voir: Politique-fiction : 22 avril 2012, 20 h 00, l’informatique du CSA et de France 2 est prise en défaute