Politique fiction : L’UMP Philippe Dunand refait ses calculs et boit une bière
Par Djamila GERARD (contributeur) le lundi 14 mars 2011, 08:06 - Politique - Lien permanent
Version 3.0.Philippe Dunand refait ses calculs. Député-maire UMP de Villard-Saint-Georges, il espère bien se représenter aux législatives de 2012. Mais le compte n’y est plus.
Il est pourtant apprécié dans la commune, malgré tous les problèmes qu’a connu « le pays ».
La principale entreprise du secteur, Choulard-Rose, qui a employé jusqu’à 600 salariés, avait bien tenté une reconversion. Dépositaire de plusieurs brevets dans les carburateurs et l’injection diesel, spécialisée en micromécanique (on se souvient de ses marchés pour la Nasa lors des missions lunaires Apollo), elle avait entamé une réorientation dans les pompes lentes médicales. Après tout, diffuser à doses savamment calculées du carburant dans une chambre de combustion ou dans le corps de patients gravement malades, c’est du pareil au même. Mais hélas, le leader israélo-américain du marché a tout raflé, brevets comme usines. Plan social, et 410 salariés et leurs familles sur le carreau.
Villard-Saint-Georges est alors devenu un désert industriel. Le magasin « Spar » en face de l’église où les villageois se bousculaient pour acheter fruits, légumes et poissons frais a été remplacé par la franchise anonyme d’un « hard discount » aux boîtes de conserves infectes. Alors les habitants ont pris l’habitude de faire 50 km aller et retour pour s’approvisionner au supermarché le plus proche. Autant de moins pour les impôts locaux.
Philippe Dunand peut tout de même se vanter de quelques réussites. Suite à la découverte de quelques bouts de bois putréfiés dans l’ancienne tourbière de la Chaume, on a mis à jour une cité lacustre citée par Jules César lui-même. Le « musée gaulois du Lac » qui a été construit dans la foulée et inauguré par le secrétaire général de l’Unesco a connu un succès national, voire international. Arte et le National Geographic ont fait suffisamment de publicité pour que le musée tourne désormais tout seul et à plein régime.
L’élu peut également mettre à son actif cette antenne de l’Inserm spécialisée en imagerie médicale, qui doit autant à la modélisation de la diffusion médicamenteuse brevetée par Choulard-Rose qu’à celle de l’entreprise suisse qui a scanné la tourbière dans tous les sens. L’EMSCV a échappé à la restructuration des services publics du gouvernement Sarkozy. La bataille fut rude, mais les subventions européennes ont eu raison de la rigueur budgétaire. 175 emplois locaux, c’est toujours ça de pris.
Il y a aussi tous ces projets qui démarrent. Le photovoltaïque, qui fait pour le moment le bonheur du fils Cheval, qui a reconverti le garage de carrossier de son père et qui équipe les fermes de la région. Le festival de l’art animalier, dont la première édition fut un succès médiatique incontestable, avec en particulier cette statue équestre de la fameuse place Saint-Marc de Venise prêtée par les Italiens. Le restaurant de l’Hôtel de France qui a obtenu sa deuxième étoile au guide Michelin grâce à son magret aux marrons. Le sanatorium reconverti en maison de retraite. L’aménagement touristique du gouffre des Suédois.
Mais ça ne suffit pas. 17% de chômage, 27% chez les moins de 25 ans dans ce bout de France profonde, bien loin des cités du 93 et des intérêts politiques. Cela explique largement le succès de Paulette Boni, candidate Lutte Ouvrière à toutes les élections locales. 19% aux dernières municipales, faut le faire !
Peu avant les élections cantonales de mars 2011, Philippe Dunand avait reçu la visite de Cécile Lisiecki, la nouvelle égérie Front national du département. Cécile, étudiante à Paris, c’est la petite-fille de Krzysztof Lisiecki, qui est arrivé au village en 1950 comme ouvrier et qui a ensuite ouvert un commerce d’électroménager repris par son fils. Krzysztof que tout le monde orthographiait Christophe et surnommait Cristou. C’est peut-être cela l’intégration à la française.
Cécile a demandé à Philippe Dunand une réservation de la salle des fêtes pour une réunion de soutien aux candidats FN du coin aux cantonales. Le député-maire n’avait aucune raison de refuser ce service démocratique, surtout à Cécile dont il est le parrain. Mais on ne l’avait pas averti que la nouvelle présidente du Front national viendrait en personne à la réunion. Quand Philippe Dunand l’apprit par un site internet, il a immédiatement appelé un ami de la préfecture pour demander quels dispositifs il fallait mettre en place. On lui a répondu que la préfecture « s’occupe de tout ».
Philippe Dunand est allé au meeting frontiste, par simple respect de la courtoisie républicaine, et malgré un « rassemblement unitaire de résistance au fascisme » piloté par Paulette Boni qui a mobilisé 26 personnes venues d’on se sait où. Le maire de Villard-Saint-Georges a souhaité la bienvenue à la présidente du Front national, sous les applaudissements de la salle pleine à craquer. Il s’est légèrement inquiété des caméras de France 3 et des photographes locaux qui officiaient à foison pendant sa poignée de main avec l’invitée vedette. Il imaginait la une des journaux locaux du lendemain. Puis il est allé s’asseoir au premier rang, là où on lui a réservé un fauteuil.
Philippe Dunand n’a donc pas vu qu’au fond de la salle, il y avait tous ses collègues « majorité présidentielle » du conseil municipal. Il a écouté sagement le discours de la présidente du Front national. Aucune allusion à « l’islamisation », mais après tout personne n’a jamais réclamé une mosquée ni du halal dans le canton. L’oratrice a fustigé les délocalisations, la perte du tissu industriel, la malbouffe, et l’Union européenne. Elle a évité sa diatribe habituelle sur « l’UMPS ». Ouf !
Le maire de Villard-Saint-Georges apprit ce soir-là que Cécile Lisiecki était candidate dans le canton. Il découvrit l’affiche de campagne « bleu marine » et ressenti une fierté ambiguë de voir sa filleule « issue de l’immigration » aussi bien intégrée à la vie politique locale. Certes, il y avait la mère Jaime, arrivée du Portugal avec son mari Antonio, et ses trois enfants qui avaient mis main basse sur l’animation de la vie paroissiale. Certes, il y avait les Dridi tunisiens dont tous les innombrables fils et cousins travaillaient chez Choulard-Rose et chez Cheval, et dont les petits-enfants étaient tous à l’université et même plus : trois Dridi dont deux filles dans la dernière promotion de l’Ecole de Santé des Armées, ça ne passe pas inaperçu. Mais pour Philippe Dunand, la carrière politique est le summum de l’assimilation républicaine, puisqu’elle se risque au verdict populaire par le jeu des élections.
Au premier tour des élections cantonales, Cécile Lisiecki arrive en tête avec un résultat surprenant : 41,8%. Suivie du candidat du Parti socialiste et des Verts, Cyril Cheval (29,1%), puis Paulette Boni (16,2%), et en bon dernier Daniel Goulard, le candidat UMP qui avait caché son étiquette (12,9%).
Philippe Dunand refait ses calculs, en ce soir du 20 mars 2011. Le compte n’est y plus. Ca va être très dur pour la députation en 2012. Il se souvient qu’il y a une semaine, Nicolas Sarkozy avait dit « en off » que quiconque de l’UMP appellerait à voter pour un candidat Front national au second tour serait immédiatement exclu du parti.
Philippe Dunand sort fumer une cigarette sur son balcon. Il embrasse du regard la place du village, dont le bitume n’a toujours pas été refait depuis la gelée d’il y a trois ans. Il voit à sa droite la façade de l’entreprise Cheval, et se souvient qu’il jouait à cache-cache dans « les garages » avec les filles quand il était à l’école primaire. A sa gauche, la devanture hideuse du « hard discount » peine à lui rappeler les baguettes de pain brûlantes et les confiseries qu’il achetait chaque dimanche matin au sortir de la messe.
Philippe Dunand rentre dans son salon. Sur la table basse, le livre « A contre flots » de la présidente du FN n’a toujours pas été ouvert, malgré la dédicace personnalisée. Un SMS s’affiche sur l’écran de son Blackberry : « De : Daniel Goulard. Bon ta vu. Tu fé koi ? » Philippe Dunand pianote une réponse : « Je bois une bière. Et toi ? »
Philippe Dunand peut tout de même se vanter de quelques réussites. Suite à la découverte de quelques bouts de bois putréfiés dans l’ancienne tourbière de la Chaume, on a mis à jour une cité lacustre citée par Jules César lui-même. Le « musée gaulois du Lac » qui a été construit dans la foulée et inauguré par le secrétaire général de l’Unesco a connu un succès national, voire international. Arte et le National Geographic ont fait suffisamment de publicité pour que le musée tourne désormais tout seul et à plein régime.
L’élu peut également mettre à son actif cette antenne de l’Inserm spécialisée en imagerie médicale, qui doit autant à la modélisation de la diffusion médicamenteuse brevetée par Choulard-Rose qu’à celle de l’entreprise suisse qui a scanné la tourbière dans tous les sens. L’EMSCV a échappé à la restructuration des services publics du gouvernement Sarkozy. La bataille fut rude, mais les subventions européennes ont eu raison de la rigueur budgétaire. 175 emplois locaux, c’est toujours ça de pris.
Il y a aussi tous ces projets qui démarrent. Le photovoltaïque, qui fait pour le moment le bonheur du fils Cheval, qui a reconverti le garage de carrossier de son père et qui équipe les fermes de la région. Le festival de l’art animalier, dont la première édition fut un succès médiatique incontestable, avec en particulier cette statue équestre de la fameuse place Saint-Marc de Venise prêtée par les Italiens. Le restaurant de l’Hôtel de France qui a obtenu sa deuxième étoile au guide Michelin grâce à son magret aux marrons. Le sanatorium reconverti en maison de retraite. L’aménagement touristique du gouffre des Suédois.
Mais ça ne suffit pas. 17% de chômage, 27% chez les moins de 25 ans dans ce bout de France profonde, bien loin des cités du 93 et des intérêts politiques. Cela explique largement le succès de Paulette Boni, candidate Lutte Ouvrière à toutes les élections locales. 19% aux dernières municipales, faut le faire !
Peu avant les élections cantonales de mars 2011, Philippe Dunand avait reçu la visite de Cécile Lisiecki, la nouvelle égérie Front national du département. Cécile, étudiante à Paris, c’est la petite-fille de Krzysztof Lisiecki, qui est arrivé au village en 1950 comme ouvrier et qui a ensuite ouvert un commerce d’électroménager repris par son fils. Krzysztof que tout le monde orthographiait Christophe et surnommait Cristou. C’est peut-être cela l’intégration à la française.
Cécile a demandé à Philippe Dunand une réservation de la salle des fêtes pour une réunion de soutien aux candidats FN du coin aux cantonales. Le député-maire n’avait aucune raison de refuser ce service démocratique, surtout à Cécile dont il est le parrain. Mais on ne l’avait pas averti que la nouvelle présidente du Front national viendrait en personne à la réunion. Quand Philippe Dunand l’apprit par un site internet, il a immédiatement appelé un ami de la préfecture pour demander quels dispositifs il fallait mettre en place. On lui a répondu que la préfecture « s’occupe de tout ».
Philippe Dunand est allé au meeting frontiste, par simple respect de la courtoisie républicaine, et malgré un « rassemblement unitaire de résistance au fascisme » piloté par Paulette Boni qui a mobilisé 26 personnes venues d’on se sait où. Le maire de Villard-Saint-Georges a souhaité la bienvenue à la présidente du Front national, sous les applaudissements de la salle pleine à craquer. Il s’est légèrement inquiété des caméras de France 3 et des photographes locaux qui officiaient à foison pendant sa poignée de main avec l’invitée vedette. Il imaginait la une des journaux locaux du lendemain. Puis il est allé s’asseoir au premier rang, là où on lui a réservé un fauteuil.
Philippe Dunand n’a donc pas vu qu’au fond de la salle, il y avait tous ses collègues « majorité présidentielle » du conseil municipal. Il a écouté sagement le discours de la présidente du Front national. Aucune allusion à « l’islamisation », mais après tout personne n’a jamais réclamé une mosquée ni du halal dans le canton. L’oratrice a fustigé les délocalisations, la perte du tissu industriel, la malbouffe, et l’Union européenne. Elle a évité sa diatribe habituelle sur « l’UMPS ». Ouf !
Le maire de Villard-Saint-Georges apprit ce soir-là que Cécile Lisiecki était candidate dans le canton. Il découvrit l’affiche de campagne « bleu marine » et ressenti une fierté ambiguë de voir sa filleule « issue de l’immigration » aussi bien intégrée à la vie politique locale. Certes, il y avait la mère Jaime, arrivée du Portugal avec son mari Antonio, et ses trois enfants qui avaient mis main basse sur l’animation de la vie paroissiale. Certes, il y avait les Dridi tunisiens dont tous les innombrables fils et cousins travaillaient chez Choulard-Rose et chez Cheval, et dont les petits-enfants étaient tous à l’université et même plus : trois Dridi dont deux filles dans la dernière promotion de l’Ecole de Santé des Armées, ça ne passe pas inaperçu. Mais pour Philippe Dunand, la carrière politique est le summum de l’assimilation républicaine, puisqu’elle se risque au verdict populaire par le jeu des élections.
Au premier tour des élections cantonales, Cécile Lisiecki arrive en tête avec un résultat surprenant : 41,8%. Suivie du candidat du Parti socialiste et des Verts, Cyril Cheval (29,1%), puis Paulette Boni (16,2%), et en bon dernier Daniel Goulard, le candidat UMP qui avait caché son étiquette (12,9%).
Philippe Dunand refait ses calculs, en ce soir du 20 mars 2011. Le compte n’est y plus. Ca va être très dur pour la députation en 2012. Il se souvient qu’il y a une semaine, Nicolas Sarkozy avait dit « en off » que quiconque de l’UMP appellerait à voter pour un candidat Front national au second tour serait immédiatement exclu du parti.
Philippe Dunand sort fumer une cigarette sur son balcon. Il embrasse du regard la place du village, dont le bitume n’a toujours pas été refait depuis la gelée d’il y a trois ans. Il voit à sa droite la façade de l’entreprise Cheval, et se souvient qu’il jouait à cache-cache dans « les garages » avec les filles quand il était à l’école primaire. A sa gauche, la devanture hideuse du « hard discount » peine à lui rappeler les baguettes de pain brûlantes et les confiseries qu’il achetait chaque dimanche matin au sortir de la messe.
Philippe Dunand rentre dans son salon. Sur la table basse, le livre « A contre flots » de la présidente du FN n’a toujours pas été ouvert, malgré la dédicace personnalisée. Un SMS s’affiche sur l’écran de son Blackberry : « De : Daniel Goulard. Bon ta vu. Tu fé koi ? » Philippe Dunand pianote une réponse : « Je bois une bière. Et toi ? »



