Allocution rononcée au fort de Vincennes le 1er Novembre 1944
Discours prononcé à l'assemblée consultative provisoire le 9 Novembre 1944
Discours prononcé le 11 Novembre 1944
Discours prononcé à la radio le 19 Novembre 1944
Discours prononcé à l'assemblée consultative le 22 Novembre 1944

1er Novembre 1944

Ces morts, ces humbles morts, ces morts glorieux, c'est la pensée, c'est l'amour de la France qui les animaient tous au moment de leur sacrifice, comme ils les avaient animés à toutes les heures de leur combat. Oui! tandis que la torture s'acharnait à réduire leur âme à travers la douleur de leur corps, ils confessaient la France, ils ne confessaient que la France. Et, à l'instant même où la rafale des fusils de l'ennemi se déchaînait pour les abattre, ils criaient : « Vive la France !)) Ils ne criaient que cela.

Ces morts, ces martyrs, ces soldats, la terre maternelle enveloppe désormais leur repos. Mais nous tous, fils et filles de la patrie, frères et sœurs de ceux qui sont tombés pour elle, aussi bien sous le soleil des champs de bataille que dans la brume glacée des matins d'exécution, nous avons à remplir les devoirs qu'ils nous ont dictés.

Nous avons à vaincre implacablement l'im-placable ennemi qu'ils ont combattu. Nous avons à nous rassembler pour le seul service de la France, comme eux-mêmes furent assemblés pour mourir en son seul honneur.
Nous avons à bâtir, jour par jour, tous ensemble, cette France forte et pure qu'ils ont, tous ensemble, appelée par leur abnégation.

Mais aussi, voyant les causes profondes qui nous forcent si souvent, et depuis si longtemps, à ouvrir sans relâche des tombes à nos enfants, nous devons regarder en face, pour la changer à tout prix, cette destination d'invasion de la France qui, sans cesse, plonge notre race dans les larmes et les ruines, fauche notre jeunesse dès sa fleur, détruit à mesure ce que nous construisons, jette périodiquement notre peuple dans l'angoisse où il s'épuise et se divise au lieu de croître et de s'unir. Après avoir triomphé, nous devrons, oui ! nous devrons nous donner les bonnes frontières, le grand nombre et les vrais amis qu'il nous faut pour que l'abîme ne s'ouvre plus constamment sous nos pas.

Morts massacrés pour la France! Vous êtes notre deuil et notre orgueil, comme tous nos soldats qui sont tombés ou qui tomberont encore jusqu'au dernier soir de la dernière bataille. Mais vous êtes aussi notre lumière, pour nous éclairer tout au long de la route qui mène à notre nouvelle grandeur.


9 Novembre 1944

Mesdames, Messieurs,

Dans le pays et dans le monde, chacun a déjà compris que la réunion à Paris de l'Assemblée Consultative marquait une étape nouvelle sur la route qui nous mène à la fois vers la victoire et vers la démocratie. Parmi les leçons des épreuves inouïes que la France traverse, l'une de celles qui s'imposent de la plus éclatante manière, c'est la conjugaison, en quelque sorte organique, du désastre avec la tyrannie comme du succès avec la République! Tout se passe comme si, pour la nation française, il y avait un contrat naturel entre la grandeur et la liberté.

C'est pourquoi, dès l'instant même où nous décidâmes de poursuivre, pour la France et aù nom de la France, une lutte à laquelle d'autres prétendaient la faire renoncer, nous avons placé notre initiative sous le signe de la démocratie comme sous celui de la guerre. Nous avons pris comme règles les lois de la République et les devoirs du combat. Nous avons fixé comme but et, j'ajoute, comme terme de notre tâche, la victoire de la France sur ses ennemis et la restauration de la souveraineté nationale.

En agissant de la sorte, nous croyons avoir été fidèles au service de la patrie, mais nous pensons aussi avoir conservé, pour le lui rendre intact, le trésor des droits de la nation souveraine. C'est ce respect et ce maintien de la légitimité républicaine qui nous ont justifiés

et nous justifient à exercer le pouvoir pour conduire le pays dans la guerre, nous confèrent la qualité de faire valoir ses intérêts dans le monde, nous revêtent de la capacité d'assumer, au-dedans comme au-dehors, les attributions de l'État. L'immense adhésion que veulent bien nous accorder les Français et les Françaises dans l'accomplissement de cette tâche de salut public nous permet de porter notre charge, en même temps qu'elle assure, à travers toutes les péripéties du drame, le maintien de l'unité nationale.

Si, cependant, le Gouvernement a le devoir d'appeler, dès que possible, les citoyens à s'exprimer par le suffrage, si déjà les élections municipales et départementales sont prévues pour un avenir prochain, s'il est décidé que la consultation générale du pays aura lieu dès que les circonstances de la guerre le permettront, il a paru nécessaire au Gouvernement de créer, en attendant, une Assemblée délibérative. Cette Assemblée devait être susceptible de dégager une opinion qualifiée, de donner aux courants nouveaux que les événements ont fait naître dans l'esprit public et qui s'étaient concentrés pour la lutte contre l'ennemi dans l'admirable mouvement de la Résistance nationale, l'occasion de se préciser par la délibération des grandes affaires, afin d'offrir au Gouvernement lui-même cet élément d'inspiration et cet appui vis-à-vis du pays et de l'étranger que doivent lui conférer les débats et les avis d'hommes représentatifs des tendances variées de la nation en guerre. Dès le 24 septembre 1941, le Comité National Français avait décidé de réunir, dès qu'il le pourrait, l'Assemblée consultative. Le 17 septembre 1943, une ordonnance la convoquait à Alger. Elle y a siégé jusqu'au jour où le cours de la bataille lui permit de se transférer et de s'élargir en territoire métropolitain. J'ai le devoir de témoigner, sans aucunement forcer les mots, de l'utilité incontestable du rôle qu'elle a déjà joué.

Mais la voici constituée sous sa forme nou-velle. Aux côtés d'hommes qui furent consacrés par le suffrage du peuple, accoutumés aux affaires publiques, et qui surent dans une période tragique prendre les risques et donner l'exemple, siègent, en grand nombre, dans votre Assemblée, des représentants de cette élite du combat et de l'ardeur que la résistance à l'ennemi a glorieusement révélée sur le sol de la mère-patrie ou sur celui de l'Empire. Certes, pour les uns comme pour les autres, l'effort auquel ils vont se consacrer diffère profondément de la lutte qu'ils viennent de mener. En outre, il est inévitable et, d'ailleurs, il est souhaitable que, dans le travail d'élaboration politique qui est désormais le leur, se formulent et se confrontent les tendances diverses qui reflètent celles de l'opinion. Mais, il n'y a pas à douter que tous sauront retrouver, quand il s'agira de soutenir les intérêts vitaux de la France, la même admirable unanimité qu'ils apportèrent à les défendre contre l'oppression et les armes de l'envahisseur. C'est pourquoi, après les paroles de haute éloquence et de chaleureuse raison que vient de prononcer votre éminent Président, le Gouvernement tient à dire tout de suite à l'Assemblée dans quel esprit d'entière confiance il envisage la collaboration qu'elle va lui continuer pour le service de la nation.

Car, c'est bien de service qu'il s'agit! Cette guerre a eu pour causes, outre l'ambition inlassable du peuple allemand, la frénésie dominatrice d'un système politique, social, moral, abominable à coup sûr, mais revêtu du sombre attrait de la puissance. Elle a trouvé, pour la favoriser, la dispersion des États du parti de la liberté, l'ébranlement causé chez nous par les désillusions et les pertes de l'autre guerre, les divisions passionnées, les routines de tous ordres, la défaillance des élites dirigeantes. Elle a eu pour effets, en ce qui nous concerne, une désastreuse surprise, exploitée pour des fins ambitieuses par une poignée d'usurpateurs, l'affreux travail d'abaissement physique et moral tenté dans notre peuple pendant plus de quatre années par l'ennemi et ses complices, la rupture prolongée ou le relâchement des relations entre la Métropole et l'Empire, la désorganisation de nos rapports internationaux, enfin les destructions causées sur notre sol par la grande bataille. Assurément, l'effort et le sacrifice de nos combattants, la volonté profonde de la nation de retrouver par lâ lutte son• indépendance, sa liberté et sa grandeur, les succès des glorieuses armées alliées et françaises, viennent de nous tirer de l'abîme. Mais nous sommes assez lucides et assez résolus pour mesurer combien sont difficiles les conditions de notre relèvement à l'intérieur et au-dehors.

Or, il nous faut tout à la fois, sans délai et sans réserves, poursuivre la guerre, jusqu'à ce qu'elle soit totalement gagnée, refaire tout en combattant notre puissance militaire, restaurer dans tous les domaines la seule autorité légale, celle de l'État, assurer l'action de la justice, jouer à nouveau notre rôle dans le concert des grandes nations, ranimer dans la mesure du possible la vie économique du pays, entreprendre ces réformes profondes que veut la nation entière, afin que tous ses enfants soient réellement les associés et les bénéficiaires de sa propre activité. Bref, c'est en plein combat, et par un immense effort, qu'il nous faut renaître et nous renouveler.

C'est dire, et la nation en est convaincue, qu'il n'y a point d'intérêts, de passions, de querelles, qui puissent, sans culpabilité grave, contrarier l'ascension nouvelle de la France.
Mais c'est dire aussi quelle peut être l'impor-tance du rôle de l'Assemblée Consultative dont les libres débats et avis auront, dans la mesure où ils seront constructifs, tant de poids surl'ensemble de la politique française. C'est dire enfin quelle est l'étendue du concours et de l'appui que le Gouvernement vous demande, Messieurs, pour l'aider à accomplir ses lourds devoirs, jusqu'à ce que, dans la victoire, ait réapparu la souveraineté nationale.


11 Novembre 1944

Monsieur le prmier ministre de Grande Bretagne, Monsieur le secrétaire d'état, Messieurs,

Voici donc à Paris, une fois de plus, M. Winston Churchill et M. Anthony Eden. Si le Gouvernement français, si Paris, si la France entière en sont profondément heureux, je puis attester qu'ils n'en sont pas étonnés. A vrai dire, depuis la dernière visite que leur a faite le Premier Ministre de Grande-Bretagne, la France, Paris et le Gouvernement ont eu à traverser quelques moments assez difficiles ... Mais ils n'avaient jamais douté que les jours cruels passeraient et qu'il viendrait un II novembre où l'on pourrait voir ce que l'on voit aujourd'hui.

Il est vrai qu'on ne le verrait pas si notre vieille et brave alliée l'Angleterre, ainsi que tous les Dominions britanniques, n'avaient su déployer, précisément sous l'impulsion et l'inspiration de ceux que nous saluons aujourd'hui, l'extraordinaire volonté de vaincre et le magnifique courage qui ont sauvé la liberté du monde. De cela, il n'y a pas un Français, ni une Française, qui ne soient pénétrés jusqu'aux fibres les plus profondes de leur esprit et de leur cœur. M. Hitler disait autrefois qu'il bâtissait son système pour mille ans. Je ne sais pas ce que, dans mille ans, il restera de son système. Mais je sais que, dans mille ans, la France, qui a quelque expérience des combats, des labeurs et des souffrances, n'aura pas oublié ce qui fut accompli dans cette guerre, à force de combats, de labeurs et de souffrances, par le noble peuple que le très honorable M. Winston Churchill entraîne avec lui vers les sommets d'une des plus grandes gloires du monde.

Cependant, nous ne pouvons oublier davantage quelle fut, pour la Grande-Bretagne, pour la France et pour les nations alliées, la cause des épreuves qu'elles traversent dans une guerre dont on peut bien dire qu'elle commença il y a trente ans. Cette cause s'appelle l'ennemi. Or, malgré les coups terribles qui lui sont portés sur tous les fronts par les armées du camp de la liberté, cet ennemi est encore debout. Si, pour l'abattre, d'abord, et ensuite pour faire en sorte que l'Europe et le monde soient désormais à l'abri de ses entreprises, l'étroite cohésion de tous ceux qui le combattent est une condition indispensable, notre réunion d'aujourd'hui prouve que, pour ce qui les concerne, la France et la Grande-Bretagne l'ont parfaitement bien compris. Et c'est pourquoi nous nous plaisons à voir dans la présence de nos hôtes, non point seulement l'occasion longtemps attendue de les saluer dans notre capitale, mais encore la manifestation pratique d'une alliance que de cruelles vicissitudes font apparaître comme plus néces-saire que jamais.

Messieurs, nous levons nos verres en l'honneur de M. Winston Churchill, Premier Ministre de Grande-Bretagne, de M. Anthony Eden, Secrétaire d'Etat au Foreign Office et des hautes personnalités qui les accompagnent, en l'honneur du Gouvernement de Sa Majesté Britannique, en l'honneur de l'Angleterre, notre alliée d'hier, d'aujourd'hui et de demain.


19 Novembre 1944

Notre pays, à peine libéré, a pris la route qu'il voulait prendre, et c'est la route de la puissance.

La Ire armée française, appuyée exclusivement par l'aviation française, est engagée depuis trois jours dans une offensive résolue, sur un front de plus de cent kilomètres, entre la région de Saint-Dié et la frontière suisse. L'ennemi fléchit devant elle. Après avoir pris Montbéliard, Héricourt, Delle, elle est aux lisières de Belfort. Elle vient d'entrer en Alsace. Nos troupes ont déjà fait près de 10 000 prisonniers.

D'autres forces françaises de toutes armes, attaquant en Lorraine, côte à côte avec les Américains, ont pris récemment Baccarat et avancent vers l'Est. Certaines de nos troupes sont engagées dans Metz aux côtés de nos alliés. Enfin, plusieurs de nos escadres prennent part aux actions aériennes menées par les Britanniques en Allemagne du Nord et dans les Pays-Bas.

L'armée française, qui se fraie ainsi la route vers le Rhin, comprend des unités formées dans l'Empire et familières de la victoire, ainsi qu'un nombre important d'unités nouvelles provenant de nos forces de l'intérieur. Les unes et les autres achèvent de se fondre et, comme on dit, de s'amalgamer, dans le creuset de la bataille.

A l'Ouest, face aux réduits allemands de la pointe de Grave, de Royan, de La Rochelle, de Saint-Nazaire, de Lorient, d'autres troupes sont en ligne qui, elles aussi, se forgent dans l'épreuve du front . A l'intérieur, malgré toutes les difficultés d'encadrement, d'équipement, d'armement, les formations ardentes, levées naguère dans les jambes de l'ennemi pour les combats de la libération, sont maintenant, par leurs progrès, en fait d'instruction, d'organi-sation, de discipline, en voie de devenir d'excellents régiments français. Je réponds qu'avant huit mois d'ici, la nation disposera en Europe d'une grande armée digne d'elle.

J'ajoute que sa marine, de nouveau présente sur toutes les mers, reprend, elle aussi, son essor.

Pendant que, tout en combattant, la France rebâtit l'édifice de sa puissance militaire, elle commence à restaurer celui de sa puissance économique dans des conditions dont tout le monde, d'ailleurs, mesure la rigueur extrême. Il est vrai que l'inlassable travail de nos paysans sur leur terre nous assure du minimum nécessaire pour vivre. Mais nous voulons bien autre chose! C'est pourquoi la bataille a été tout de suite engagée dans trois secteurs dont tout le reste dépend : forces motrices, transports, matières premières. Voici où nous en sommes aujourd'hui :

En septembre, il sortait de nos mines de charbon 244 000 tonnes par semaine; au cours de la semaine dernière il en a été extrait 422 000 tonnes, soit environ la moitié de la production d'avant-guerre. Le 31 août, Paris recevait 900 000 kilowatts-heure de courant électrique. La moyenne, en 1938, était de II millions. Hier, 9 millions de kilowatts-heure y ont été distribués.

Ceux des Français qui ont parcouru tout ou partie du territoire dans le courant du mois de septembre ont vu dans quel état la rupture de plusieurs milliers de ponts avait mis nos communications. A l'heure qu'il est, nous avons reconstruit l 238 ouvrages d'art. Aucun train ne passait la Loire; après-demain, mardi 21 novembre, le train la franchira de nouveau à Orléans. Hier, les premières péniches du Nord amenées par les canaux et les rivières, dont presque toutes les écluses avaient été détruites et qu'obstruaient mille obstacles, ont été déchargées à .Paris. La Seine est navigable du Havre jusqu'à Montereau. La communication par canaux est rétablie entre le Rhône et la Seine. Le canal du Midi fonctionne entre Sète et Bordeaux. Quant aux matières premières, l'arrivée en sera différée pour quelque temps encore parce que nos ports sont bouleversés et, d'ailleurs, absorbés par les besoins militaires. Mais je puis annoncer que de vastes travaux et des plans minutieusement négociés avec l'étranger nous assurent de pouvoir reprendre, au plus tard au début du printemps, de notables et croissantes importations.

Je n'insisterai pas sur le fait qu'il a fallu réaliser tout cela en remédiant peu à peu à la confusion inévitable produite dans l'administration centrale et locale par la longue oppression de l'ennemi, la présence des armées alliées, la libération subite, l'écroulement du régime de Vichy, l'isolement de régions entières et, parfois, certaines impatiences plus ardentes qu'expérimentées. En cette matière, également, le pays peut mesurer le chemin parcouru en deux mois.

Je ne m'étendrai pas davantage, aujourd'hui, sur les décisions de réformes qui ont déjà reçu un commencement d'exécution et qui seront poursuivies avec raison et fermeté à mesure du redressement, de telle sorte qu'elles soient solides et durables, aussi bien que larges et profondes.

Je me garderai surtout de donner à croire à la nation qu'il y ait lieu de nous vanter, ni que nos épreuves soient à leur terme, ni que la puissance économique, la bonne santé et la justice sociales nous viendront sans supporter encore beaucoup de privations et sans fournir d'immenses efforts.

Mais je dis que, si les difficultés journalières peuvent quelquefois nous empêcher d'apercevoir les ensembles, comme il arrive que des arbres viennent à cacher la forêt, en vérité nous sommes bel et bien en marche vers le redressement.

Ce que nous sommes, ce que nous pouvons être, le monde entier le sait et le pressent. C'est pourquoi la position internationale de la France est en voie de devenir ce que nous voulons qu'elle devienne.
Dans ce domaine où rien ne compte, excepté les réalités, nul n'a droit qu'à ce qu'il vaut effectivement. Mais certains progrès extérieurs évidents nous montrent qu'au-dehors on se reprend à penser que nous valons chaque jour davantage.

Du même coup, commence à s'éclaircir l'avenir de notre sécurité, de nos intérêts et de notre influence, comme aussi le rôle que nous pourrons jouer dans le concert des grandes nations pour le bien de tous les hommes. Le nombre et l'importance de ceux qui, en tous points de l'univers, font de nouveau fond sur la France, sont là pour en témoigner.

Sur le rude chemin qui nous conduit vers les sommets, nous voici parvenus au début d'une étape capitale : celle de la restauration de notre puissance financière.

Tous les Français, toutes les Françaises, savent que c'est là à la fois un fondement et un critérium. Il n'y aurait pas de redressement économique valable, ni de réformes sociales réelles, il n'y aurait pour personne, et dans aucune profession, de sécurité pour les salaires, les traitements, les profits, les avoirs, dans une situation où d'énormes moyens de paiement demeureraient accumulés, soit menaçants pour les prix, soit inutiles à ceux qui les détiennent, et où, d'autre part, l'action de l'État, qui mène la guerre et dirige la reconstruction, se trouverait paralysée par une dette flottante excessive.

Au milieu des grandes nations qui, comme l'Empire britannique, les États-Unis, la Russie soviétique, ont su, grâce aux plus méritoires efforts, rester maîtresses de leur monnaie, de leurs prix et de leur budget, quel crédit, quelle figure, quelle place aurait la France si elle devait apparaître comme un pays impuissant à mettre ses affaires en ordre ?

Pour entamer la grande entreprise de la reconstruction financière du pays, le Gouver-nement a décidé d'ouvrir, parmi les Français, pour la France, l'emprunt de la Libération.
Qui ne voit que l'emprunt revêt une importance décisive? Qui ne voit qu'il intéresse, non seulement le sort de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant de chez nous, mais aussi la grandeur même de la Patrie ?
Aujourd'hui, je sais et je puis dire que les résultats obtenus font de l'emprunt une réussite.

Mais, écoutez-moi bien ! C'est un triomphe que je demande! au nom de tous, dans l'intérêt de tous, un triomphe de la confiance que les Français ont dans la France.


22 Novembre 1944

Mesdames, Messieurs,

Ce large et intéressant débat, votre commission des Affaires étrangères vous propose de le terminer par un ordre du jour dont le Gouvernement accepte tous les termes. Je crois que l'on peut affirmer que tout ce qui a été dit ici - aussi bien par certains de ces hommes d'expérience que les lumières de la vie publique avaient naguère rendus notoires, que par ces hommes nouveaux qui regardent le monde en face avec les yeux du combattant -- tout cela exprime exactement et fortement le sentiment dans lequel la France, après tant d'épreuves qui ne sont point terminées, aborde la période nouvelle de son Histoire qui commence à sa libération. La France apparaît aujourd'hui, non point du tout abattue, mais à coup sûr réfléchie, sans vanité ni outrecuidance, mais lucide et résolue.

Si le Gouvernement a demandé, confor-mément d'ailleurs au désir unanime de l'Assemblée, qu'ait lieu cette confrontation des idées, au point de vue de la direction à prendre par notre politique dans le monde, c'est parce que ce moment est précisément celui où nous recommençons à disposer des moyens nécessaires pour une action diplomatique qui soit à la mesure de la France. La presque totalité des Gouvernements étrangers a maintenant reconnu le Gouvernement de la la République. Et, quant à l'Allemagne, nos canons, en Alsace et ailleurs, sont en train de le lui faire reconnaître de la seule manière convenable, c'est-à-dire par la victoire.

D'autre part, notre représentant à la Com-mission Consultative Européenne de Londres a été nommé hier. Nous siégeons, depuis des mois, à la Commission des Affaires italiennes. Enfin, les entretiens francs, larges et amicaux, que nous avons eus avec le Premier Ministre et le Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de Grande-Bretagne, lors de leur visite en France, ceux que nous nous proposons d'avoir avec le Gouvernement soviétique pendant notre très prochain voyage à Moscou, ceux que nous espérons avoir quelque jour avec le Président des États-Unis d'Amérique, nous ont permis ou vont nous permettre d'échanger d'une manière directe, avec les très hautes personnalités qui ont la charge de diriger les affaires des trois autres grandes puissances, les vues et propositions qui éclairent le présent et dessinent l'avenir.

Pour l'action que nous entendons développer, dans l'intérêt de notre pays, comme dans celui de tous les hommes, je dirai d'abord qu'à aucune époque la politique française n'aura été animée pJus fortement qu'aujourd'hui par l'idéalisme qui est, depuis l'origine des temps, comme la seconde nature de la France, qui fut et qui demeure le trait principal de sa figure et l'élément essentiel de son influence. Certes, beaucoup d'hommes dans le monde pouvaient se demander avec quelque angoisse ce qui se passait au juste dans l'âme de notre peuple écrasé, presque seul, à l'avant-garde des démocratîes, puis soumis à un régime prolongé et abominable d'oppression et de propagande ennemies. Eh bien! il Y a, dans les débats qui viennent de se dérouler ici, tout ce qu'il faut pour apaiser ces inquiétudes.

Si nous sommes devenus plus attentifs que naguère aux réalités pratiques, nous nous déclarons toujours fidèles à cette conception morale et humaine de la politique en vertu de laquelle chaque peuple, s'il est capable de porter la charge de la liberté, a le droit strict de le faire pourvu qu'il n'en use pas pour chercher à nuire aux autres.

Nous considérons que dans le monde, tel qu'il évolue, c'est-à-dire de plus en plus réduit dans ses dimensions, aussi bien pour ce qui concerne les échanges de la paix que les actions de la guerre, les droits de chacun intéressent les droits des autres. Nous croyons que, par conséquent, c'est le devoir des États à qui la victoire en donne les moyens de créer une organisatîon internationale telle que tout le peuple qui en fait partie y trouve la garantie de son existence politique, de sa vie économique et de sa sécurité. Nous tenons pour indispensable qu'une telle organisation ne puisse disposer des affaires d'un État allié, quel qu'il soit, sans sa participation directe aux délibérations qui le concernent. Nous ne jugeons pas moins nécessaire que les puissances les plus fortes, que leur situation met à même d'agir matériellement et moralement dans les diverses parties du monde, exercent en commun et pour l'avantage de tous leur rôle d'impulsion et d'orientation du système international.

A nos yeux, la France est, sans nul doute possible, de ces puissances-là. Elle se déclare, dès à présent, prête à porter une fois de plus la part de charges que comportent des devoirs prépondérants, notam..ment pour ce qui concerne ses forces armées et certaines de ses ressources. En revanche, elle estîme évidemment ne pouvoir être à aucun degré engagée par aucune mesure concernant l'Europe et par aucune grande disposition concernant une autre partie du monde, dont elle n'aurait pas eu à délibérer dans les mêmes conditîons que ceux qui les auraient prises. Nous avons la conviction, incorporée à notre nature et, croyons-nous, partagée par une vaste partie de l'urivers, qu'en nous tenant à cette attitude et en en acceptant les charges nous servons au mieux l'intérêt général.

Or, les événements de la guerre donnent à penser que le parti de la liberté peut se trouver assez rapidement devant l'échéance de la victoire totale sur l' Allemagne. Est-il besoin de dire que les règlements qui s'ensuivront constituent les principaux de ceux que les vainqueurs auront à faire, qu'aucun État n'y est intéressé d'une manière plus vitale que nous, qu'aucune puissance n'est en mesure d'en assurer, dans l'avenir, mieux que nousmêmes, l'exécutîon durable et efficace? Sous des formes diverses, mais emportée toujours par la même frénésie de dominatîon et par le même sombre génie des batailles, l'Allemagne s'est ruée au-dehors trois fois dans l'espace d'une vie d'homme. Chaque fois elle visait à asservir le monde en passant sur notre corps. En vérité, le sort de l'Allemagne est le problème central de l'univers. Il est, en même temps, pour la France, une question de vie ou de mort. Nous ne mesurons que trop bien à quel point les erreurs qui ont été commises à cet égard par nous-mêmes et par les autres, depuis près de vingt-quatre ans, ainsi que les conséquences terribles dont nous avons eu à porter en grande partie le poids, ont diminué nos forces. Mais nous tiendrions pour injuste et insupportable que cet affaiblissement, subi dans les combats en commun, pût avoir pour effet de nous écarter, fût-ce dans la moindre mesure, d'aucune des décisions à prendre. J'ajoute que, malgré les épreuves subies, nous serons, dans l'unité retrouvée de la nation et de son Empire, assez sûrs de nous-mêmes pour pouvoir contribuer puissamment au maintien de la paix nouvelle qui sera fondée sur ces décisions.

C'est pourquoi, qu'il s'agisse de l'occupation militaire, indispensable jusqu'à nouvel ordre, de la totalité du territoire allemand, ou du système d'administration à appliquer aux peuples allemands occupés, ou du régime futur à déterminer pour ce qui les concerne d'après ce qu'ils révéleront d'eux-mêmes une fois détruites la domination nationale-socialiste et la prépondérance prussienne, ou des frontières ouest, est, nord, sud, à leur fixer, ou des mesures profondes et durables de désarmement et de contrôle, militaires, économiques, morales, qui devront leur être imposées, ou du destin des populations qui pourront être détachées de l'État ou des États allemands, la France, à mesure des événements, adressera ses propositions à ses alliés et recevra les leurs. C'est de la négociation qui doit s'engager de cette sorte, que sortira, sans doute en plusieurs actes successifs, le règlement international concernant l'Allemagne et dont la France sera partie du moment qu'elle en aura été juge.

Ce règlement, nous ne pourrons d'ailleurs le concevoir que s'il nous assure, cette fois à jamais, la sécurité élémentaire que la nature même a placée sur les bords du Rhin, pour nous comme pour la Belgique, la Hollande et, dans une large mesure, l'Angleterre.

Nous sommes, en outre, convaincus que c'est dans cette définitive occasion que pourra être construite cette unité de l'Europe à laquelle nous croyons et dont nous espérons qu'elle se traduira en actes précis reliant ces trois pôles : Moscou, Londres et Paris.

Le fait que les perpétuelles agressions allemandes ont, depuis des siècles, absorbé sur le continent européen tant de nos soucis et de nos forces n'empêche que notre destin soit directement lié au bassin de la Méditerranée. C'est là qu'est apparue, au moment de notre pire détresse, l'hostilité ambitieuse de l'Italie. Nous entendons qu'il soit fait en sorte qu'une telle agression, profondément contraire d'ailleurs à la nature des choses et désastreuse pour l'Italie elle-même, ne puisse jamais se renouveler. Nous ne prétendons nullement nous opposer au développement pacifique du grand pays transalpin. Mais c'est sur les rives de la Méditerranée que nous avons, une fois pour toutes, installé la base de notre Empire africain. C'est tout autour de son bassin que vivent ces amitiés balkaniques, turques, arabes, égyptiennes, qui sont inséparables de notre Histoire et que nous considérons comme essentielles à notre avenir. C'est enfin par cette mer que nous avons pu naguère et que nous pourrons demain entretenir la plus large part de nos échanges avec la grande Russie. Nous sommes donc disposés à régler avec une Italie nouvelle, qui renoncerait décidément à d'absurdes rivalités, les sujets de contestation et la réparation des torts qui nous furent causés. Nous espérons qu'une fois balayés dans les termes, comme ils le sont maintenant dans les faits, ces prétextes à d'insatiables prétentions, il nous sera possible de nouer avec le Gouvernement et le peuple italiens les relations normales d'où pourra sortir une franche réconciliation. Comment pourrions-nous méconnaître ce que la Méditerranée elle-même, comme toute l'Histoire qui s'y est déroulée, suggère de solidarité naturelle entre deux peuples aussi rapprochés par les frontières, la culture et le sang que le sont l'Italie et la France ?

Les cruelles péripéties de la lutte contre l'Allemagne et l'Italie et les conditions dans lesquelles elles nous ont momentanément placés ne sauraient nous faire perdre de vue la très grande somme d'intérêts que la France possède et de devoirs qui lui incombent sur l'autre grand théâtre d'opérations de cette guerre, c'est-à-dire en Extrême-Orient. Hâtons-nous de rendre hommage aux efforts prépondérants que les États-Unis déploient pour chasser le Japon des terres immenses qu'il prétend dominer. Saluons la Chine, immuable dans sa volonté de vivre et de combattre. Reconnaissons les mérites dont la Grande-Bretagne, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, les Indes font preuve dans cette lutte gigantesque. Proclamons les sacrifices que la Hollande, malgré l'invasion de son territoire métropolitain, a prodigués dans les combats du Pacifique. Mais, dans un conflit où, jusqu'à présent, nous n'avons pu engager au grand jour que nos bases de Nouvelle-Calédonie et de nos îles d'Océanie et quelques navires de guerre, nous comptons bien être à même de prendre une part grandissante à l'effort commun. Ce que nous avons, avant ce drame, réalisé dans l'Union Indochinoise, la fidélité que ses peuples ont témoignée dans leur propre malheur à la France malheureuse, la précieuse amitié que nous a conservée la Chine, nous justifient à recouvrer tout ce que l'ennemi nous a arraché. Nous nous déclarons prêts, en outre, à participer, charges comprises, aux divers règlements internationaux qui assureront la paix en Extrême-Orient, après l'écrasement du Japon.

Ainsi, à peine la France est-elle sortie de l'abîme, que ses droits et ses devoirs réappa-raissent en même temps qu'elle. Peut-être même se trouve-t-elle devant l'une de ces occasions de l'Histoire où un peuple voit s'offrir à lui un destin d'autant plus grand que ses épreuves ont été pires. A coup sûr, nous ne saurions soutenir nos droits, ni accomplir nos devoirs, si nous en étions venus à renoncer au fondement des uns et des autres qui s'appelle la puissance. Mais tous les signes, parmi lesquels le débat qui vient d'avoir lieu ici, prouvent que nous n'y avons pas, bien au contraire, renoncé, et c'est tant mieux pour le monde.
Malgré les pertes, les douleurs, malgré la fatigue des hommes, malgré les difficultés matérielles, rebâtissons notre puissance ! Voilà quelle est, désormais, la grande querelle de la France.