Discours radiodiffusé le 17 janvier 1945
Discours prononcé à l'occasion de l'ouverture solennelle de l'université de paris le 22 janvier 1945
Conférence de presse à Paris le 25 janvier 1945

17 janvier 1945

L'offensive ennemie dans l'Ardenne belge est en train de se terminer par la retraite de l'assaillant. En Alsace, les attaques des troupes alliées succèdent aux tentatives d'irruption allemande. Sur le front de l'Est, les positions des armées d'Hitler qui couvrent le territoire du Reich sont percées de part en part. En Extrême-Orient, les Japonais voient se déployer dans les Philippines, près des côtes de notre Indochine, des forces qu'ils ne peuvent contenir. Sur notre sol, une armée nouvelle, dont l'armement est maintenant assuré, se forme pour les chocs décisifs du printemps prochain. Notre pays, au milieu de l'étonnement du monde, émerge de la crise sans exemple où l'avaient plongé l'invasion et l'oppression. Or, tandis que le but est en vue et que notre espérance de l'atteindre se transforme en certitude, nous constatons, jour après jour, que le chemin qui nous y mène demeure un âpre chemin.

En ce moment, la rigueur de l'hiver ajoute à nos difficultés. Le peuple français, surtout dans les grandes villes, souffre cruellement du froid et ne reçoit en général qu'une nourriture à peine suffisante. D'innombrables demeures sont absolument sans feu. Dans presque tous les ateliers, bureaux, magasins, il faut travailler sans chauffage. Les hôpitaux, les pouponnières, les écoles, ne reçoivent que de maigres allocations de combustible. Les rations alimentaires sont très étroitement calculées ; leur distribution subit parfois des à-coups et des retards. Il n'y a de lait qu'à peine ce qu'il faut aux tout petits enfants et aux malades. Le gaz, le courant électrique, sont distribués avec parcimonie. En outre, un grand nombre de nos entreprises ne peuvent encore travailler ou ne le font qu'au ralenti. Notre agriculture, bien qu'elle se trouve dans une situation relativement meilleure, ne dispose cependant pas des engrais et de l'outillage qui lui permettraient de prendre l'essor dont elle est capable. Nos villes, nos villages dévastés, parviennent à déblayer leurs ruines mais manquent de tout ce qu'il faudrait pour commencer leur reconstruction.

Sans m'étendre sur les causes que mesurent fort bien tous ceux qui jugent avec leur raison, je dois répéter cependant comment se présentent les réalités matérielles quatre mois après la libération de la plus grande partie du territoire. L'activité et la vie du pays dépendent de quatre facteurs qui sont : la production d'énergie - charbon et électricité -, les matières premières, la production agricole, les transports. Pour le charbon, la France, en temps normal, en tirait de son sol chaque semaine 850000 tonnes. Elle consommait 1 300 000 tonnes, la différence venant de l'importation. Grâce à un vaste effort de remise en état des mines que la bataille laissait désorganisées, nos mineurs extraient maintenant des fosses 600 000 tonnes en moyenne hebdoma-dairement. Mais les besoins militaires en exigent à eux seuls le tiers.

Nous avons maintenant réparé la plupart des barrages, des turbines et des lignes d'où provient l'électricité fournie par la force hydraulique. Toutefois, l'hiver s'oppose en partie à leur utilisation.

En ce qui concerne les matières premières, le Gouvernement, prévoyant le manque presque total de stocks dans lequel nous nous trouvons, avait établi, avant la bataille de France, un plan d'importations destinées aux premiers mois qui suivraient la libération. Mais certaines conceptions aventurées quant à la capacité de résistance de l'Allemagne, la nécessité pressante de nourrir les batailles d'Europe occidentale, de Russie, d'Extrême-Orient, les obligations écrasantes qui en résultent pour les convois maritimes, la destruction de nos ports, ont retardé, du côté de nos alliés, l'exécution du plan qui commence seulement ce mois-ci à produire ses premiers effets. Cependant, je suis heureux de pouvoir confirmer que les négociations poursuivies par nous à Washington pour préciser et développer ce plan ont abouti dans la journée d'hier. Nos alliés viennent de reconnaître l'importance que revêt pour l'issue victorieuse et aussi rapide que possible de la guerre le concours de l'industrie de la France comme, d'ailleurs, celui de ses armées et de ses transports, et d'arrêter, d'accord avec nous, les dispositions nécessaires pour que des matières premières soient importées en notables quantités.

Quant aux transports, je résumerai la question en disant que nous avions en service en temps de paix 16 000 locomotives, que le 15 septembre dernier, il nous en restait 2000 en état sur des réseaux partout coupés et qu'aujourd'hui, à force de réparations, nous en faisons rouler d'un bout à l'autre du pays un peu plus de 6 000 dont un grand nombre sont d'ailleurs employées à tracter les trains militaires.

Dans ces conditions, une secousse telle que celle d'une vague de froid suffit à altérer un équilibre malaisé. Quand, dans l'espace de vingt-quatre heures, les barrages d'où provient la force électrique se trouvent gelés, quand, le long des canaux, les péniches sont bloquées par la glace, quand, dans les dépôts et ateliers détruits, l'entretien et la réparation des locomotives deviennent soudain plus difficiles en raison de la bise et du gel, quand cependant il faut à tout prix que nos trains continuent à transporter pour les batailles de Belgique ou d'Alsace les renforts et les ravitaillements, de dures restrictions s'imposent en ménageant toutefois les hommes et les entreprises qui contribuent le plus directement à faire et à abréger la guerre, c'est-à-dire les soldats au front et les usines d'armement.

Ces restrictions ont été prises. Elles font cruellement souffrir. Je sais, en particulier, quelles épreuves traversent en ce moment nos mères de famille françaises, hantées par le souci de l'existence et de la ianté de ceux et de celles qui les entourent et surmenées par les perpétuels et pénibles problèmes que leur pose leur ménage dont, cependant, tout dépend. Mais ces restrictions, dont nous pouvons, d'ailleurs, espérer qu'elles vont quelque peu s'adoucir, sont supportées avec courage par un peuple qui sait ce qu'il veut. Car, nous savions bien d'avance que, pour être sortis de l'abîme, nous ne serions pas tirés d'affaire. Qui donc naguère, au fond du malheur, ignorait que la libération nous découvrirait une tâche nationale hérissée de difficultés ? Qui donc avait l'illusion qu'après ce qui s'était passé nous pourrions rejouer notre rôle dans la guerre, reprendre notre place parmi les grandes nations, nous renouveler politiquement, économiquement, socialement, moralement, sans un immense et pénible effort ? Oui, la victoire, la puissance, la rénovation, cela coûte cher en fait de labeur, de peines et de sacrifices. Mais c'est cela que nous voulons et c'est cela qui nous paiera de tout !

àcoup sûr que tous ceux qui prennent une part dans la direction de l'effort national fassent preuve de toute l'intelligence, de toute l'énergie, de toute l'abnégation dont ils sont capables. A ce sujet, je dois dire hautement que l'Administration française, en dépit des amères épreuves qu'elle a subies depuis des années, se trouve, dans son ensemble, à la hauteur de sa lourde tâche et dévouée à la chose publique, sous l'impulsion du Gouvernement. Je me garderai, d'ailleurs, d'affirmer que tout aille au mieux dans le meilleur des mondes. Bien au contraire, du poste où je suis, je mesure assez bien quels progrès nous avons à faire, dans ce domaine comme dans les autres, après des lustres d'erreurs, de faiblesses et de mauvaises méthodes, suivis par une crise nationale abominable et prolongée. Ce n'est pas en quelques semaines que nous pourrons réparer cela. Mais je déclare au pays que ceux qui ont l'honneur de servir l'État le servent aujourd'hui avec ardeur et discipline et qu'ils méritent d'être encouragés par l'estime des citoyens.
Au total cependant, c'est l'effort, c'est la peine de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant de France qui sont et demeureront à la base du triomphe dans la guerre et du redressement national. Il n'y a pas un travail accompli, une douleur acceptée, un sacrifice subi qui ne contribuent au salut et à la grandeur de la patrie, tout comme la blessure et la souffrance du soldat. Mais, face à l'Allemagne qui ne peut plus espérer le salut que dans la lassitude de ses adversaires et devant l'avenir éclatant qui attend notre pays, nous saurons faire en sorte que tout ce que que nous avons donné et donnerons de nous-mêmes ne l'aura pas été pour rien.

Français, Françaises, voici l'étape suprême !

Dans le monde, chacun aujourd'hui regarde vers la France, y compris ceux qui auraient voulu qu'on pût, à la fin, l'oublier. Allons! Suivons notre route! Vous le savez comme moi, le meilleur est au bout du chemin.

22 Janvier 1945

M. le Recteur de l'Académie de Paris, M. le Professeur Le Bras et Mlle Descombey ont, en termes émouvants, décrit le rôle que l'Université de Paris avait su jouer dans la Résistance française contre l'oppression de l'ennemi. Ils en ont justement exalté le courage. Ils ont montré que cette défense de l'esprit par les hommes qui en étaient par excellence les garants avait assuré la condition élémentaire du salut, tout comme la trahison généralisée de l'esprit - si elle avait été commise - aurait fait de la défaite d'un moment un désastre définitif. Car, si dans le pire malheur rien n'est perdu pour un peuple qui garde l'espérance intacte, sa chute ne se répare point dès lors qu'il y a consenti.

A présent, l'ennemi chassé et la victoire en vue grâce aux canons libérateurs, parmi lesquels les nôtres, qui se répondent en ce moment de l'ouest à l'est de l'Europe, la pensée française tout entière reprend, non point conscience d'elle-même puisqu'elle la conserva dans l'horreur de la nuit, mais bien contact avec les faits et les mouvements de l'époque que lui découvre la lumière de la liberté. Devant le désarroi des esprits et des âmes qui fut la cause profonde de la guerre et que la fin du conflit ne pourra pas elle-même abolir, la plus vaste carrière s'ouvre devant l'effort des intelligences, des volontés et des sensibilités.

C'est dire quel peut être le rôle de la pensée française. Pour elle, il s'agit d'abord d'orienter la nation vers les voies intellectuelles, spirtuelles, morales et matérielles qui la mèneront au renouveau. Il s'agit aussi de faire refleurir, au milieu des peuples de la terre, cette influence de caractère humain et universel qui fut de toUt temps la nôtre, qui leur est par là bienfaisante et dont nous pouvons voir par divers signes qu'elle ne se remplace pas. Il s'agit, enfin, de contribuer à résoudre le grand problème politique, social, moral de notre temps, qui consiste à sauver et faire vivre la liberté, à l'intérieur de l'organisation rigide et belliqueuse que le machinisme impose à la société.

Dans cet immense effort de l'esprit, le labeur de la noble Université de Paris, les leçons de ses maîtres, le travail de ses étudiants, vont prendre une part capitale. En dépit des difficultés dans lesquelles l'Université entreprend sa tâche à la fois nouvelle et traditionnelle, il me semble qu'on peut dire que sa fonction est aujourd'hui plus enviable que jamais. Car rien ne vaut un grand devoir, à remplir au nom d'un grand peuple, au milieu d'une grande époque

25 Janvier 1945

Bonjour, Messieurs, je suis content de vous voir.

Je n'ai pas de déclaration générale à faire en commençant. Je crois qu'il est bon que, de temps en temps, nous prenions contact. Je parle à la fois pour ceux d'entre vous qui représentent la presse alliée et pour ceux qui représentent la presse française, afin de mettre au point certaines questions dont on parle et qu'il est bon de préciser. C'est pourquoi je n'ai rien de mieux à faire que de vous donner la parole et de vous demander si vous avez des questions à me poser auxquelles Je m'efforcerai de répondre.

Q - La France a-t-elle reçu une invitation à participer à la réunion qui doit se faire pro-chainement ?

R. - Figurez-vous que nous avons entendu dire qu'il y aurait, en effet, une réunion de plusieurs chefs de Gouvernement ou chefs d'État des Nations unies. La France n'est pas invitée à participer à cette réunion.

Q. - Est-ce qu'une démarche a été faite par le Gouvernement français ?

R. - Vous savez que nous sommes en bons rapports diplomatiques avec les Gouvernements dont nous parlons, le Gouvernement des États-Unis, le Gouvernement britannique et le Gouvernement des Soviets. Ces rapports diplomatiques sont assez étroits pour que ces Gouvernements n'aient pu douter du désir qu'aurait eu la France de participer avec eux aux grandes discussions qui sont prévues.

Q. - Considérez-vous que, pour discuter les questions du règlement après la guerre dans un cadre plus simple, il serait utile de convoquer une réunion de représentants de toutes les Nations unies semblable à celle qui s'est tenue en septembre 1941 à Saint-James Palace, à Londres ?

R. - Une réunion des Nations unies serait une très grande affaire qui devrait être préparée longtemps à l'avance et d'une manière approfondie. Je ne suis pas sûr que dans le moment présent une réunion de toutes les Nations unies serait facile à organiser et que les discussions en seraient extrêmement claires. Je crois que la réunion de toutes les Nations unies est une chose qui dépend des événements de guerre, lesquels, à l'heure qu'il est, ne sont pas encore assez éclaircis pour que cela puisse être pratiquement utile. Il est bon de se réunir quand on sait bien de quoi on va parler et, dans l'ensemble, à quoi l'on veut aboutir. Aussi longtemps que ces deux conditions ne sont pas remplies, il est difficile d'imaginer en pleine guerre, alors que l'ennemi est devant nous et nous guette, une réunion des Nations unies.

Q. - Est-ce que la France a déjà reçu effec-tivement dans ces dernières semaines l'aide qu'elle attend et qui lui a été promise pour l'équipement des nouvelles divisions? Où en est ce problème de la nouvelle armée française ?

R. - J'ai eu l'occasion de déclarer le 31 décembre et, du reste, le Président Roosevelt a de son côté déclaré, que des décisions étaient prises en commun entre le Gouvernement des États-Unis et le Gouvernement français pour l'armement d'un certain nombre de divisions françaises nouvelles. Cela est tout récent et vous comprenez que c'est une affaire qui demande un certain délai d'exécution. Le commencement de l'exécution est réalisé en ce sens que les préparatifs sont commencés.

Q. - Question au sujet des négociations pour un pacte franco-anglais.


R. - Le Gouvernement n'a été l'objet d'aucune démarche pour traiter d'un pacte franco-anglais. Nous pensons qu'un jour ou l'autre la France et l'Angleterre préciseront par un pacte le caractère de leur alliance. Cela est normal et souhaitable. Mais il n'y a pas actuellement de négociations pour un pacte franco-anglais. Du reste, vous devez voir que cela n'empêche pas la France et l'Angleterre de mener en commun une guerre qui dure depuis plus de cinq ans.

Q. - Pourriez-vous préciser les réclamations françaises quant à la Rhénanie dont vous avez parlé un peu la dernière fois ?


R. - La France n'entend pas finir cette guerre sans être assurée que la force française sera installée en permanence d'un bout à l'autre du Rhin. Les expériences que nous avons subies, notamment depuis un siècle, sont suffisantes pour que le monde entier doive être éclairé sur cette question. En tout cas, la France, elle, est bien éclairée. Le long du Rhin, d'un bout à l'autre, il y a la sécurité française. Et non pas seulement la sécurité française, mais aussi la sécurité de l'Europe occidentale et je crois, par ce fait même, la sécurité d'une grande partie du reste du monde. La France est la principale intéressée dans cette affaire parce que, faute de tenir le Rhin comme il faut qu'elle le tienne, elle est envahie à chaque occasion, et cette fois-ci elle a manqué de périr. C'est une expérience qu'elle est tout à fait résolue à ne plus jamais laisser renouveler. Par conséquent, je vous répète que la France ne veut pas terminer cette guerre sans que sa force soit installée en permanence depuis un bout jusqu'à l'autre du Rhin.

Q. - La France a-t-elle pris position sur la frontière polonaise qui, d'après certaines dépêches d'agence, pourrait être reportée jusqu'à la limite de l'Oder?

R. - La question des frontières polonaises, comme celles d'ailleurs de plusieurs autres États du monde, est naturellement agitée entre les Gouvernements. Il n'y a, à ma connaissance, aucune conclusion internationale à cette dis-cussion. Il y en aura certainement un jour ou l'autre, du moins je le souhaite. Voici ce que je peux vous répondre.

Q. - Est-ce que la France a l'intention de conclure un pacte semblable au pacte franco-russe avec ses voisins, la Belgique et la Hollande?

R. - Je pense que la question des pactes est une chose qu'il ne faut pas voir d'une façon théorique. Il n'y a pas de pacte-type, qu'un pays puisse conclure avec n'importe qui. Les pactes sont en réalité des alliances, et les alliances. ne se concluent pas sous la même forme avec chacun. Cela dépend de ceux qui les concluent, de la situation dans laquelle chacun se trouve du point de vue géographique, du point de vue des moyens, du point de vue politique. Si la France, un jour, comme je l'espère, est en mesure de conclure un arrangement avec ses voisins immédiats et d'abord avec la Belgique, je ne crois pas que ce pacte sera nécessairement identique à celui qu'elle a signé avec la Russie, parce que les circonstances et les positions sont très différentes. Néanmoins, l'esprit commun de tous ces pactes est le même: il consiste à s'unir pour s'opposer à une agression nouvelle.

Q. - Est-ce que vous envisagez la reconnaissance du Gouvernement italien ?


R. - Nous avons quelques raisons de nous plaindre de ce qu'a fait l'Italie à l'égard de la France. C'est une chose bien douloureuse dans l'Histoire de ces deux peuples latins, une chose vraiment lamentable. Mai~ nous regardons l'avenir et nous croyons qu'un jour ou l'autre la France et l'Italie sont destinées à se retrouver dans des relations franchement cordiales et à coopérer l'une et l'autre au bien de l'humanité, en particulier dans le bassin de la Méditerranée. Mais, actuellement, il y a quelques affaires à régler. Nous espérons que nous parviendrons à les régler avec le Gouvernement de M. Bonomi, pour lequel nous avons beaucoup d'estime 2. Ce Goûvernement, dans des circonstances extrêmement difficiles à l'intérieur et à l'extérieur, fait de son mieux pour replacer la nation italienne dans la guerre, pour reprendre, avec ceux qui sont ou qui doivent être normalement les amis de l'Italie, de bonnes relations. Nous considérons que ces dispositions du Gouvernement de M. Bonomi sont des dispositions très heureuses pour ce que nous désirons faire, c'est-à-dire, un jour ou l'autre, un arrangement pratique et cordial avec l'Italie nouvelle. Après quoi, il sera très facile d'établir avec cette Italie des relations diplomatiques normales.

Q. - Il y a la question des Italiens en Tunisie également ?

R. - La convention que la France avait conclue à ce sujet avec l'Italie en 1896 est détruite. Il n'y a plus de convention puisque l'Italie, en faisant la guerre à la France, a déchiré toutes les conventions. Par conséquent, la question est tranchée. Nous souhaitons seulement que le Gouvernement italien reconnaisse de lui-même que cette convention n'existe plus.

Q. - Des dépêches ont annoncé que l'Italie avait pu mobiliser contre l'Allemagne un assez grand nombre de classes. Nous nous en réjouissons, mais je dois dire que nous sommes assez envieux des Italiens qui, semble-t-il, ont eu les équipements nécessaires. Avez-vous quelques éclaircissements à cet égard ?

R. - J'ai peu d'éclaircissements à cet égard. Du reste, c'est un sujet à propos duquel on doit être en garde. Il ne faut rien dire qui puisse blesser la juste fierté de ceux des Italiens qui ont pris les armes contre l'ennemi. Mais, cela étant dit, je n'envisage, à aucun titre, une comparaison quelconque de la position de la France et de la force française dans cette guerre avec celle de l'Italie et de l'armée italienne.

Je le dis, encore une fois, sans vouloir blesser en rien les sentiments des Italiens, de ceux des Italiens qui, effectivement, combattent contre l'ennemi, en particulier de ceux qui combattent l'ennemi dans les régions qu'il occupe. Nous savons qu'ils font de grands efforts et qu'ils obtiennent d'utiles résultats.

Q. - Pourriez-vous nous donner quelques précisions sur le succès de la mission de M. René Mayer au sujet du shipping ?

R. - M. René Mayer vient de rentrer à Paris : je dois le voir tout à l'heure. La question du « shipping » est une de celles qui sont, comme vous le savez, des plus difficiles dans le monde, et les résultats que l'on obtient ne sont jamais très rapides ni très considérables.

Q. - On a parlé de la frontière du Rhin. Le Gouvernement a-t-il une politique en ce qui concerne les installations industrielles de la rive droite du Rhin ?

R. - Vous parlez des installations du bassin rhéno-westphalien sur la rive droite du Rhin ? Ce bassin est un tout industriel et mImer. Lorsque nous parlons du Rhin comme limite à la sécurité de l'Europe occidentale, sécurité stratégique, sécurité économique, bien entendu nous envisageons que le bassin y est inclus tout entier.

Q. - Les négociations commerciales franco-espagnoles impliquent-elles un resserrement des relations politiques entre les deux pays ?

R. - Les relations commerciales franco-espagnoles n'ont jamais cessé. En Afrique du Nord, comme vous le savez, le Comité de la Libération Nationale avait établi des relations commerciales avec l'Espagne pour les choses utiles à la guerre, et ces relations avaient été, je crois, favorables à l'effort français. Actuel-lement, il est normal que la France puisse trouver, dans des relations commerciales avec l'Espagne, des moyens d'augmenter son effort de guerre et, par la suite, son développement économique; bien entendu, elle fournit à l'activité économique espagnole des éléments en échange. Voilà ce que sont les relations commerciales franco-espagnoles et dans quel esprit elles sont menées.

Q. - Le Gouvernement a-t-il l'intention de reposer la question du statut de Tanger?

R. - La question de Tanger est, sans aucun doute, une de celles que le Gouvernement français considère comme n'étant pas réglées et comme devant l'être. Il s'est produit, à Tanger, des abus contre lesquels, du reste, le Gouvernement français n'a jamais cessé de protester et, par conséquent, nous considérons que la question n'est pas tranchée par la situation présente et qu'elle devra être réglée. Au demeurant, la France dans cette intention n'est pas seule.

Q. - y a-t-il actuellement un problème parti-culier qui se pose pour la défense des intérêts français en Syrie et au Liban ?

R. - Qu'entendez-vous par « problème particulier » ?

Q. - y a-t-il des difficultés nouvelles quz nécessitent nos préoccupations ?

R. - Ces éternelles difficultés sont toujours des difficultés nouvelles. Il est exact, le monde entier je crois le sait, que des difficultés sérieuses et fâcheuses ont été créées à la France sur ce terrain de la Syrie et du Liban, où la France a institué bien volontiers, et reconnu la première, l'indépendance de ces deux États. Elle y a, dans l'intérêt général, une position prééminente et traditionnelle qu'elle veut conserver. Le terrain est très délicat, pour beaucoup de raisons. D'abord parce que les affaires d'Orient sont toujours délicates, dans toutes les régions, non seulement en Syrie et au Liban, mais je crois bien aussi en Irak, en Transjordanie, dans le Soudan anglo-égyptien, en Palestine, en Iran.

La volonté de la France d'établir ses amis Syriens et Libanais dans une réelle indépendance n'est_pas facilitée par les interférences extérieures qui compliquent les choses.
Il Y a bien longtemps que nous serions parfaitement d'accord avec les Gouvernements de Damas et de Beyrouth s'il n'y avait eu entre eux et nous ces interférences extérieures, facilitées par la situation cruelle de la France, situation qui tend, toutefois, je dois le dire, à s'améliorer peu à peu. Il en est résulté en Syrie et au Liban une situation compliquée et qui hypothèque, d'ailleurs, les relations de la France avec un autre grand État.

Q. - QueUe est la position du Gouvernement à l'égard des résolutions de la Conférence de Hot Springs 2 ?

R. - J'attire votre attention sur le fait que cette conférence n'est pas une conférence des Gouvernements. C'est une conférence de personnalités idoines qui se réunissent pour étudier la question en commun. Par conséquent, le Gouvernement n'a pas eu à prendre position officiellement sur ce qui a été dit dans cette conférence. Vous connaissez la position générale de la France dans l'affaire, position analogue, d'ailleurs, à celle d'autres puissances qui ont des empires ou ce qu'on était convenu d'appeler des empires. La France, au prix de grands sacrifices et sans être aidée par personne, a, pendant des années, introduit le progrès et la civilisation dans des régions du monde qui ne les connaissaient pas. Cela a été fait par les pertes de ses soldats, l'effort de ses administrateurs et le dévouement de ses missionnaires et de tous ceux qui ont contribué à créer le progrès dans ces pays.

Il en est résulté qu'entre ces populations et la France beaucoup de rapports humains se sont établis. Vous voyez que, tandis que la France traversait une crise invraisemblable, où elle a été coupée de tout et assez peu entourée, toutes ces populations lui ont été fidèles, ce qui prouve bien qu'il y a quelque chose d'inébranlable entre elles et nous. Il résulte de tout cela que la France s'estime qualifiée, et seule qualifiée, pour apprécier en connaissance de cause la façon dont le progrès, la civilisation de ces populations doivent se développer dans l'avenir. Cette politique a d'ailleurs été définie, comme vous le savez, à la Conférence de Brazzaville. Nous le répétons à toute occasion : pas à pas, nous faisons progresser ces populations, notamment au point de vue de leur économie, de leurs libertés et de leurs facultés propres d'administration. C'est un grand effort qui continue et qui continuera. Telle est la politique française.

Q. - A-t-on, dans les discussions récentes qui ont eu lieu entre la France et les Etats-Unis, et la France et l'Angleterre, soulevé les questions de bases dans le Pacifique ?

R. - A l'heure qu'il est, il y a des îles françaises qui sont utilisées par nos alliés américains comme bases dans la guerre d'Extrême-Orient. Cela a été fait avec l'accord du Gouvernement français; il ne s'agit, bien entendu, que de l'utilisation stratégique de ces bases.

Si le malheur voulait qu'après la défaite du Japon il y eût de nouveau la guerre contre le Japon en Extrême-Orient, le Gouvernement des États-Unis ne peut douter que les mêmes bases seraient, dans les mêmes conditions, offertes à la stratégie interalliée pour écraser le même adversaire.

Q. - Dans le reste de l'Empire la question d'autres bases a-t-elle été posée, de bases qui subsisteraient après la guerre comme bases commerciales ou aériennes par exemple ?

R. - Il Y a beaucoup d'idées qui courent, beaucoup de projets qui se contrarient. Il est certain qu'en corrélation avec une organisation mondiale future de la sécurité, il y aura une organisation mondiale de la stratégie. Quand ces questions seront étudiées, la France verra comment, sur la surface de la terre, tels ou tels points, qu'ils soient français, américains, anglais, hollandais ou autres, peuvent entrer dans le système de stratégie commune et être utilisés par tous ceux qui y participeront. Sous cet angle-là, je peux vous dire tout de suite quelle est la position française. Il ne s'agit d'aucun sacrifice de souveraineté, il ne s'agit que de la mise en commun éventuelle de certains points que la géographie rend particulièrerpent intéressants au point de vue stratégique pour l'ensemble des États qui participeront à la stratégie commune. C'est d'ailleurs ce que nous faisons dans cette guerre. Par exemple, Strasbourg, qui est une des villes les plus françaises qui soient, est aujourd'hui un point stratégique très important pour l'ensemble des Nations unies. Il peut en être de même demain de beaucoup d'autres points du monde, qu'ils appartiennent à la souveraineté britannique ou américaine ou française ou australienne ou hollandaise ou belge.

Q. - Est-il possible en ce moment de savoir si à la fin de la guerre nous pouvons espérer que la France aura une frontière sur le Rhin ?

R. - Je vous réponds que la force française sera établie après cette guerre sur le Rhin. Quant à l'avenir politique des pays rhénans, je ne vous fais aujourd'hui aucune réponse puisque c'est là une chose qui dépendra de ces pays eux-mêmes, de la situation de l'Allemagne et aussi, en partie, des accords qui seront éventuellement conclus par nous à ce sujet, avec d'autres puissances. Mais quant à savoir si, oui ou non, la force française sera installée sur le Rhin, je vous réponds: oui, elle le sera!

Je souhaite que cela soit admis facilement, que tout le monde en soit heureux. Je le souhaite. Mais ce sera.

Q. - Il a été question dans la presse de la mise en état d'industries françaises qui manufactureraient pour les besoins de l'armée américaine et pour le matériel de guerre américain. Serait-il question d'un arrangement semblable avec la Grande-Bretagne? C'est-à-dire : la France fabriquerait-elle des appareils de guerre d'après des dessins anglais et au compte de l'armée britannique ?

R. - Vous savez qu'à l'heure actuelle il n'y a pas d'accords de lease-lend entre les États-Unis et la France, ni entre la Grande Bretagne et la France, concernant la métropole française. Peut-être y en aura-t-il bientôt. Jusqu'à présent, la France a consenti, pour aider dans certains domaines particuliers (comme la fabrication des uniformes américains pour l'armée américaine en France ou des pneus des voitures américaines en France, ou d'autres fournitures), à faire fabriquer par ses usines. J'attire votre attention sur le fait que, sauf les matières premières qui viennent de l'extérieur, c'est la France qui paie tout elle-même: les ouvriers, l'outillage, le charbon, les transports qui se rapportent à ces fabrications, lesquelles constituent déjà une participation assez importante de l'industrie française à l'effort de guerre commun. Nous chiffrons cela déjà à trois milliards de francs par mois que la France paie sans obligation de contrepartie. Je ne parle pas des autres problèmes que cela comporte pour nous, car, comme vous le savez, nous n'avons pas beaucoup de moyens de transports, ni de charbon, et c'est un effort assez grand dont on ne parle guère, je ne sais pourquoi. Si, un jour, des accords de lease-lendétaient conclus entre les États-Unis et la France et entre la Grande-Bretagne et la France, il y aurait alors des conditions déterminées, précises, pour le concours de l'industrie française à l'effort d'ensemble des industries alliées.

Q. - Est-ce qu'il y a des conversations pour un accord de ce genre ?

R. - Oui, il y en a !

Q. - Que faut-il espérer au sujet du redressement économique de la France ?

R. - La France ne se fait aucune illusion et il ne faut pas qu'elle s'en fasse. La France est un pays très blessé dans sa puissance économique, dans ses transports, dans ses ports, dans ses installations industrielles, privée d'importations et privée de stocks. Le redressement économique de la France est certain, mais il durera longtemps et les Français ne peuvent se tromper quant à l'avenir immédiat. Il n'y a pas de prestidigitateur qui puisse faire sortir d'un chapeau le moyen de restaurer soudain la puissance économique, l'aisance économique française. Ce sera un très long, très dur et pénible effort. Cet effort est commencé. Les résultats n'apparaissent que sur un rythme très médiocre, à cause de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Toute l'année 1945 sera une année dure pour la France. Le peuple français le sait. On aura beau multiplier les articles, les tirades, les critiques et les lamentations, on n'amènera pas de rapides progrès dans la situation qui existe actuellement. Naturellement, quels que soient les obstacles, il y a beaucoup à faire tout de suite et dans toute la mesure où on en est capable; mais, au total, les gens qui se figureraient qu'on peut tout restaurer d'un coup de baguette magique ne seraient vraiment pas raisonnables !

Q. - Est-ce que la fin de la guerre amènera une amélioration du redressement de l'économie française?

R. - Evidemment ! La fin de la guerre per-mettra notamment la reprise des importations.

Q. - Très rapidement ?

R. - Je le pense. Le très grand nombre de navires qui transportent actuellement les munitions, le matériel, les troupes, sera utilisé pour l'activité économique générale. La France, en bénéficiera. Mais la reconstruction sera lente.

Q. - Il y a en France ce que l'on appelle le front oublié ?

R. - Le front de l'Atlantique? Il n'est pas oublié! Nous y pensons beaucoup! Il y a là un front qui est tenu contre 75 000 Allemands presque exclusivement par des forces françaises. Le Général de Larminat est chargé de commander ces éléments et il les commande en effet. J'ai eu, tout récemment, l'occasion d'aller à Nantes et d'inspecter dans la région certains éléments de ce front. Non, ils ne sont pas oubliés !

Q. - Beaucoup de Français reçoivent de la correspondance, des lettres. Toutes ces lettres racontent des atrocités commises par les Allemands. J'ai lu dans un journal parisien que les Allemands qui se trouvent pris dans ces lignes sont considérés comme des prisonniers virtuels en survejllance. Il me semble que c'est plutôt le contrairre ?


R. - C'est une observation que vous faites à ce journal parisien ?

Q.- Non, ce journal traduit toutes les lettres qui arrivent. J'ai moi-même des parents ...

R- Pour les Allemands qui occupent encore un morceau du territoire français il n'y a d'alternative qu'entre deux solutions : ou bien tenir le terrain, ou bien être tués ou prisonniers. C'est la deuxième solution qui leur est infailliblement réservée. En attendant, oui, c'est vrai, ils tiennent encore certaines positions.

Q. - Constitution des maquis bruns? Quelle est la situation de ces maquis et peuvent-ils représenter à l'heure actuelle un danger pour la sécurité publique ?

R - Quelques individus ont été parachutés d'Allemagne pour venir faire à l'intérieur divers mauvais coups. Nous en avons fait arrêter un certain nombre. Il en reste. Il y en aura jusqu'à la fin. On y trouve des individus qui sont les agents de l'Allemagne. On y trouve aussi des Allemands.

Q. - y a-t-il un danger de constitution de maquis allemands à l'intérieur de la France?

R - De maquis allemands! Je ne crois vraiment pas qu'un maquis allemand aurait de grandes chances de se maintenir à l'intérieur de la France. Il y a des individus, des isolés, des agents, qui se promènent en France, mais il n'y a pas de forces constituées qui puissent exister à l'intérieur du pays.

Q. - Est-il vrai qu'il y ait un accord avec le Gouvernement soviétique pour que les soldats soviétiques, prisonniers ici, soient versés dans l'armée française ?

R - Non! Les soldats français qui sont libérés par les armées soviétiques en marche doivent venir en France. Tous! Et les citoyens soviétiques qui sont libérés par les armées françaises et alliées à l'ouest retournent ou doivent retourner dans leur pays. Mais les transports sont longs et difficiles. Cependant, la destination des uns et des autres est fixée.

Q. - Croyez-vous que les derniers événements militaires en Pologne changeront l'attitude du Gouvernement français envers le Comité de Lublin?

R. - Qu'appelez-vous l'attitude du Gou-vernement français à l'égard du Comité de Lublin? Nous avons décidé d'avoir à Lublin un délégué qui est M. Fouchet et, inversement, nous avons accepté que le Comité de Lublin ait un délégué en France.

Q. - Les relations changeront-elles si la France, la Pologne étant libérée, reconnaît le Comité comme Gouvernement provisoire ?

R - La France, actuellement, compte que la nation polonaise elle-même révélera sa volonté. C'est d'après cette volonté que la France poursuivra ou changera, s'il y a lieu, sa politique. Pour le moment, le peuple polonais n'a pas eu le moyen d'exprimer ses intentions. Nous verrons!

Q. - Est-ce qu'après cette guerre, en raison des dépenses considérables que fait continuellement la France, on peut prévoir qu'il restera, à la disposition du pays, une partie suffisamment importante de notre stock d'or.?

R - J'espère qu'il nous restera de l'or. Car l'or, comme tous les éléments de la richesse, est un élément dont il fautse servir. Nous ne laisserons pas dormir l'or français. Nous l'emploierons. Si cet or peut nous procurer des choses qui nous sont utiles pour augmenter notre puissance économique, nous l'emploierons. La France est, de toute façon, un pays appauvri et les éléments de ses richesses seront utilisés pour reconstituer ses richesses. Tous les éléments, y compris l'or.

Q. - L'occupation par les seules forces françaises en Rhénanie ou avec les forces interalliées?


R. - Je ne connais pas les intentions des autres puissances, mais je ne vois pas la raison d'exclure certaines forces interalliées sur le Rhin. Ce sera, alors, l'objet d'un accord international. De toute manière, les forces françaises y seront.

Q. - Les événements militaires de l'Europe occidentale ont-ils amené le Gouvernement fran-çais à modifier les intentions qu'il avait annoncées, quant aux élections et à d'autres formes de la reprise de la politique normale en France ?

R. - Non, le Gouvernement a décidé que les élections auront lieu au printemps. Elles auront lieu au printemps pour les municipalités et les départements.

Nous sommes en hiver, et quel hiver. Mais, sous le froid, le printemps apparaît comme une prochaine certitude.

Je crois qu'au point de vue de la situation générale, il en est de même. Déjà, sous les difficultés présentes, on pressent le meilleur ! Peut-être bientôt, peut-être un peu plus tard! Mais, il n'y a pas d'exemple que le printemps ne succède à l'hiver.